AA / Bunia / Pascal Mulegwa
Sur les rives du lac Albert qui borde la frontière de la République démocratique du Congo (RDC) avec l'Ouganda, des centaines de Congolais contraints aux déplacements par une étrange vague de tueries à Djugu dans la province de l’Ituri (Nord-est) attendent des bateaux de fortune pour se réfugier en Ouganda.
Depuis le début des attaques (mi-décembre) des villages habités par des Hema (éleveurs), plus de 57 000 personnes ont déjà fui vers l’Ouganda passant par ce lac, d’après des chiffres fraichement établis par l’ONU.
Les deux communautés cohabitent difficilement depuis plusieurs années en Ituri, ancien district devenu province en 2015 après un processus de découpage territorial ayant amené le nombre de provinces de onze à vingt-six.
Avec bagages, femme et enfants, Georges, la soixantaine, est prêt à passer sept à huit heures sur les eaux lacustres à bord d’une pirogue pour "fuir la mort et la misère", se contente-t-il de justifier à Anadolu.
"Personne n’est capable de nous épargner de la mort (…) les Lendus ont attaqué notre village, tué des personnes et incendié nos maisons pendant qu’on apprenait que le ministre de l’intérieur était à moins de 20 kilomètres", se plaint-il.
Cette traversée est dangereuse. Un naufrage tragique en 2014 avait causé la mort de plus de 200 personnes qui fuyaient l’insécurité dans le Nord-Kivu et l’Ituri, selon des chiffres du Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR).
Ces derniers jours, une dizaine de refugiés sont morts noyés lors de la traversé - alors qu’une trentaine d’autres ont été fauchées par une diarrhée aigue dans le site d’accueil en Ouganda, d’après l’ONU.
Depuis mi-décembre, des assaillants présentés par la société civile et les forces de sécurité comme Lendu, communauté très investie dans l’agriculture, attaquent des villages occupés par des Hema (éleveurs), tuant des personnes à l’arme blanche.
Chaque fois, le scénario est le même : des hommes coiffés de bandeaux, armés de flèches, machettes et de fusils d’assauts commencent par incendier les maisons avant de s'en prendre aux villageois, selon les témoignages des rescapés.
Lorsque les violences ont éclaté dans le territoire de Djugu, les premiers milliers de déplacés ont déferlé à pieds des dizaines de kilomètres pour trouver refuge dans des écoles catholiques et églises locales à Bunia, capitale de la province de l’Ituri.
D’autres se sont rués vers des territoires plus stables de cette province. D’après l’ONU plus de 200 000 personnes sont déplacées et des milliers de maisons ont été incendiées. Pire encore, plus de 100 personnes ont déjà été tuées.
Si les habitants connaissent leurs bourreaux, ni le gouvernement, ni les Nations-Unies ne s'y prononcent.
Ces tueries sont le fait de "bandes criminelles qui attaquent, tuent, incendient villages et champs et s’attaquent aux soldats et policiers, en vue de prendre les armes en leur possession", ont résumé la semaine passée à Kinshasa des membres du gouvernement autour du président Joseph Kabila en conseil des ministres.
"Ce conflit n’a aucune revendication claire (…) et présente un risque d’embrasement de la Province de l’Ituri dont le territoire de Djugu constitue le centre", selon le compte-rendu de cette réunion gouvernementale.
L’ONU qui avait, suite à une forte réduction budgétaire imposée par les Etats-Unis en mi-décembre,fermé quatre de ses bases dans l’Ituri, a récemment déployé deux bases temporaires pour lutter contre les exactions.
Pas de conflit ethnique
La semaine dernière un officier de police voulant secourir un ministre molesté par des centaines de déplacés à Bunia, a été tué à coups de pierre par une centaine de déplacés qui soupçonnaient ce ministre porteur d’une assistance humanitaire, de faire partie des Lendu.
"A chaque fois que les Lendus tuent des Hemas dans le territoire de Djugu (…) nous voyons des jeunes Hemas se promener silencieusement à la file indienne ici à Bunia avec des machettes sans dire un seul mot (…) on dirait pour avertir", témoigne un élu local craignant que "les Hemas passent à l’offensive un jour en milieu urbain".
Même si la tension entre les deux communautés persiste, autorités et Eglise catholique rejettent la thèse d’un conflit ethnique.
"Si c'était le cas, on serait déjà de retour dans l’enfer des années 2000", soutient l’évêque de Bunia Mgr Dieudonné Uringi, approché par Anadolu à Bunia.
"Il y a des gens hors de cette province qui manipulent des jeunes pour une cause inavouée", poursuit Uringi, dénonçant sans les citer nommément : des "acteurs qui agissent dans l’ombre".
"Comment faire allusion à un conflit alors que ces jeunes assaillants ont de l’argent liquide, possèdent des matériels de communication (…) je me demande s’ils n’ont pas aussi des armes lourdes", s’inquiète-t-il.
Le gouverneur de cette province Abdallah Mpenembaka est sous le coup des critiques de la société civile.
Cadre de la majorité présidentielle élu en 2016, il est taxé d’une gouvernance qui contribue à la "résurgence du conflit armé", selon la société civile.
"Ce ne sont que des illusions", se défend ce cadre avouant que "la situation sécuritaire reste confuse". Mais, poursuit-il, "nous tentons de lever l’énigme".
L’enfer des années 2 000
Les violences en Ituri représentent l'un des nombreux conflits qui déchirent l'est de la RDC. Entre 1 999 et 2003, près de dix groupes armés et milices s’étaient violemment affrontés en Ituri à la suite d’un conflit foncier qui avait dégénéré en massacres entre Éleveurs Hema et Agriculteurs Lendu pour le contrôle de terres.
Les combats avaient fait plus de 60 000 morts et 600 000 déplacés d’après les ONG de défense des droits de l’homme. Grace à une opération militaire spéciale (Artemis) déclenchée en 2003 par une force militaire de l'Union européenne (UE), essentiellement française, le conflit s’était apaisé.
Mais plusieurs leaders de ces groupes armés ou milices ont été les premiers clients de la Cour pénale internationale (CPI) basée à la Haye.
Ce brusque réveil de violences intervient dans un climat politique tendu en perspective du triple scrutin (présidentiel – législatif – provincial) prévu le 23 décembre 2018.
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