AA/Fethi Djebali
En Afrique, cent trente millions d’enfants devraient naître d’ici 2025. Une bonne partie d'entre eux ne seront pas enregistrés à l'état civil et n'auront pas d'extraits de naissance. On les appelle les "enfants fantômes" car n'existant pas au regard de la loi et vis-à-vis de leurs Etats.
Compter les enfants parce que les enfants comptent. C'est le principal plaidoyer du rapport 2013 de l'Unicef sur les enfants fantômes. Pour des raisons diverses, ces enfants n'existent pas au regard des administrations de leurs pays car ils n'ont pas été enregistrés à leur naissance .Selon L'Unicef , ils sont au total 85 millions d'enfants non enregistrés en Afrique subsaharienne ,44 millions en Afrique de l'Est et du sud et 39 millions en Afrique centrale et de l'ouest .Selon une autre ONG de protection de l'enfance, "Humanium", un enfant sur deux de moins de cinq ans n’est pas déclaré à la naissance en Afrique subsaharienne .
Les 10 pays affichant les plus bas niveaux d'enregistrement des naissances sont la Somalie (3%), le Libéria (4%), l'Éthiopie (7%), la Zambie (14%), le Tchad (16%), la République Unie de Tanzanie (16%), le Yémen (17%), la Guinée-Bissau (24%) et la République démocratique du Congo (28%), révèle le rapport de l'Unicef.
Un livre à paraître le 6 mai prochain et intitulé justement "les enfants fantômes" dont Anadolu a obtenu copie, vient à nouveau marquer l'importance de ce phénomène et plaider de nouveau en faveur de ces "enfants invisibles". Ses auteurs Laurent Dejoie et Abdoulaye Harissou mettent l'accent sur un phénomène mondial mais dont l’Afrique souffre particulièrement.
"C'est un problème qui reste méconnu malgré le fait qu'il hypothèque l'avenir de tout un contient comme l'Afrique car il réduit les capacités de planification de l'Etat ", a déclaré à Anadolu Laurent Dejoie, co-auteur du livre.
Selon Marie Marguerite du REEJER (le Réseau des Eudcateurs des Enfants et Jeunes de la Rue) une ONG de protection des enfants sans abri en RD Congo. « Seuls 25% d’enfants nés à Kinshasa sont enregistrés à leur naissance et 15 % d’actes de naissance sont remis aux parents. Pour les enfants des rues, au moins deux bébés naissent par jour dans les rues de Kinshasa et l'expérience du terrain montre que eux aussi ne sont pas enregistrés à l’Etat civil » , a affirmé Marie Marguerite à Anadolu. Une réalité que confirme aussi Ayokassia Kpatare, coordinateur de l’assocation "Les amis des enfants", active au Togo.
« Au Togo sur 10 enfants, à peine 1 ou 2 ont des extraits de naissance ou sont enregistrés » a-t-il confié à Anadolu « Pour une association de protection des enfants, c’est un vrai casse-tête »
Risques
Sans enregistrement à la naissance et jusqu'à 5 ans, les risques pour l’enfant peuvent être multiples. Souvent les enfants non enregistrés et sans extraits de naissance n’ont pas d’accès aux soins, à l’éducation et aux services sociaux de base. « Ils risques aussi la traite, l’exploitation sexuelle, le travail précoce, la maltraitance et le retard dans l’éducation scolaire », a confié Ayokassia Kpatare à Anadolu .
"L'enfant sera bloqué si on ne peut prouver ni sa nationalité ni sa naissance. », déplorent Laurent Dejoie et Abdoulaye Harissou dans leur livre .Pour les enfants nés dans les camps de réfugiés ou déplacés hors de leur Etat de naissance suite à un conflit politique, le problème est encore plus lancinant. «Les plus petits n'ont souvent même pas la mémoire de leur pays d'origine », affirment Dejoie et Harissou .
En l'absence d'indication quant à leur pays d’origine, faute d’enregistrement, les enfants sont traités comme des apatrides. Selon le Haut-Commissaire des Nations unies pour les réfugiés, le monde comptait douze millions d'apatrides fin 2011, dont plus de six millions d'enfants.
Selon l’Unicef , filles et garçons sont confrontés, dans des proportions comparables, à ce phénomène. Aucune discrimination n’est enregistrée sur la base du sexe. Ce phénomène ne connait pas non plus de religion. L'indifférence du critère religieux est illustrée par le fait qu'en Afrique, chrétiens et musulmans, connaissent de la même manière du non enregistrement à la naissance. Au Tchad, les taux d'enregistrement des enfants musulmans et catholiques sont quasiment les mêmes (entre 15 et 17 %).
Freins
Plusieurs initiatives ont permis de réduire un tant soit peu le phénomène. A travers des campagnes d’enregistrement, des ONG permettent, chaque année, à des millions d’enfants africains de disposer d’un extrait de naissance et de figurer dans les registres des services d’état civil de leurs pays .L’ONG "Plan" a permis notamment d’enregistrer 20 millions d’enfant africains. L’Unicef a mis au point un système d’enregistrement via téléphone mobiles pour faciliter aux régions les plus reculées l’accès à ce droit.
Les facteurs freinant l’enregistrement des enfants en Afriques restent, néanmoins, multiples. La plupart sont liés aux capacités de leurs Etats respectifs à assurer un service d’état civil de proximité. « L'état civil coûte cher à l'usager. Au Sénégal, malgré plus de sept cents centres d'état civil, l'usager est parfois logé loin de son centre, il doit s'y déplacer, et revenir une seconde fois pour prendre son acte », témoigne Jean Liéby, chargé de la protection de l'enfance au Sénégal
En mai 2013, à l’occasion du 50ème anniversaire de l’Union africaine, les chefs d’Etat africains se sont engagés à tout mettre en œuvre pour que ces enfants aient un statut légal, tout en renforçant les mécanismes d’enregistrement. La coopération entre l’UNICEF, l’Union Européenne, la Banque africaine de développement et la Commission économique de l’ONU pour l’Afrique, devrait mener à l’instauration de l’enregistrement universel des naissances et permettre à beaucoup d'enfants africains d’exister officiellement.
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