AA/Kinshasa/Pascal Mulegwa
Les élections générales sont censées se tenir avant la fin de l’année 2017 en République Démocratique du Congo. Pourtant, tous les signaux sont rouges, et la Majorité Présidentielle avoue même que l’échéance est « pratiquement intenable ».
Alors que neuf anciens chefs d’État africains ont récemment lancé un appel urgent en faveur d’une transition pacifique et démocratique en RDC et ont réclamé que les élections soient organisées dans les délais prévus par l’Accord de la Saint-Sylvestre, l’avenir politique n’augure rien de bon.
L'opposition attend que le pouvoir tienne ses promesses, tandis que la Majorité n'exclue pas un nouveau glissement du calendrier.
"La date du 30 décembre 2017 est difficilement tenable pour organiser les élections dans la mesure où on a accordé à chaque lieu d’enrôlement 3 mois pour enrôler les électeurs et il se trouve qu’il y a des endroits en RDC où l’enrôlement n’a pas encore démarrer » a d'ailleurs lâché Nzekuye, député National et cadre de la Majorité Présidentielle, lundi dernier, face à la presse, à Kinshasa.
Pourtant, la non tenue des élections dans les délais, prévues initialement en novembre 2016, avait déjà provoqué l’embrasement de plusieurs villes de ce grand pays d’Afrique centrale. Il aura fallu trois semaines d'âpres négociations, pour qu'un accord entre le pouvoir et l'opposition puisse finalement être signé le 31 octobre 2016.
Cet accord consacre le maintien au pouvoir de Joseph Kabila, au-delà de son dernier mandat constitutionnel, arrivé à terme le 19 décembre de l’an passé et l'installation d'un gouvernement de transition dirigé un opposant, pour gérer le pays jusqu'aux élections fin 2017.
Le pays se calme donc et la population a l’espoir de retrouver les urnes « avant » ou « au plus tard » le 31 décembre 2017 pour des élections dont la présidentielle devant permettre le premier passage pacifique et civilisé du pouvoir dans l’histoire de la RDC.
D'un point de vue juridique, Kabila a interdiction de se présenter aux élections pour un troisième mandat, mais ses manœuvres depuis peu sèment le doute quant à la tenue des élections à la fin de l’année, estiment plusieurs observateurs approchés par Anadolu.
« On ne peut pas cacher le fait que les élections notamment la Présidentielle ne pourront pas se tenir en décembre de cette année étant donné que les opérations d’enregistrement des électeurs ne pourront pas s’achever le 31 juillet de cette année, comme cela était prévu », a récemment déclaré à Anadolu, sous couvert d’anonymat, un des responsables de la commission électorale.
Le calendrier n’est pas encore dévoilé mais les inscriptions des électeurs sur les listes se poursuivent sur l’ensemble du territoire hormis les deux provinces du Kasaï (Centre) favorables à l’opposition mais ensanglantées depuis depuis le soulèvement des partisans d’un influent chef traditionnel tué par les forces de sécurité congolaises en aout dernier.
Dans un communiqué rendu public à la mi-juin, les députés européens ont dénoncé des «atermoiements» dans les préparatifs des élections et pressé la Commission électorale de publier un calendrier détaillé des élections conformément à l’accord conclu le 31 décembre dernier entre pouvoir et opposition.
« Jusqu’à présent il n’ y a pas de calendrier, le financement des élections demeure énigmatique, le pays s’isole économiquement et diplomatiquement. Tout porte à croire qu’un bras de fer se prépare et qu’aucune élection n’aura lieu en fin d’année », estime Médard Tchibangu, ancien professeur de sciences politiques à l'université libre de Bruxelles (ULB) et spécialiste de la vie politique en RDC, interrogé par Anadolu.
Estimé à 1,3 milliard de dollars, le budget électoral sera entièrement assuré par le gouvernement sur base « des ressources internes », avait affirmé il y a quelques mois le premier ministre Bruno Tshibala. Or « les caisses de l’Etat sont pratiquement vides » a fait observer l’expert notant que le report sine die des élections est « incontournable » au point même de « ne pas pouvoir se tenir avant la fin 2018 ».
Dans son silence Kabila prépare ses nouvelles cartes à abattre ajoute l’expert.
Dans un entretien accordé début juin au magazine allemand Der Spiegel, le président congolais avait affirmé qu'il n'a «rien promis du tout» quant à la tenue des élections en décembre et exhorté le gouvernement et la commission électorale à ignorer toute pression extérieure « venant de qui que ce soit » en ce qui concerne les questions électorales qui relèvent, selon lui, « strictement de la souveraineté nationale ».
« On est là, face à un Chef d’Etat coincé par la pression internationale, mais aussi en interne, par une opposition qu’il n’aura finalement pas totalement anéantie. Cependant, il garde toujours le contrôle de l’agenda politique » estime pour sa part Yvon Muya directeur du centre d’analyses stratégiques (CAS) joint par Anadolu.
Pour ce stratège il est pratiquement « impossible » d’organiser les élections dans les conditions actuelles. « A moins qu’on ne décide de les bâcler », ce qui serait synonyme selon lui « d’enfoncer encore un peu plus le pays dans le chaos ».
Depuis son accrochage au pouvoir, Kabila a choisi de « brouiller toutes les pistes » laissant croire que « tout peut arriver à n’importe quel moment », argumente Muya.
Rien qu’avec « une petite dose de volonté politique et technocratique, les élections transparentes peuvent avoir lieu en fin d’année car aucune raison fondamentale ne justifierait un autre glissement de ce délai consensuel » a déclaré pour sa part , l’expert électoral Jérôme Mboso , coordonateur de l’ONG Agir pour les élections transparentes et apaisées (AETA).
L’opposition reste, quant à elle, aux aguets. « Le 31 décembre 2017 est une date infranchissable », sinon « nous n’allons pas nous priver et le peuple de se mobiliser pour des actions pouvant forcer Kabila à se retirer », menace Jean-Marc Kabund, secrétaire général principal parti d’opposition, l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS).
Redoutée en 2016 par le pouvoir pour avoir mobilisé des centaines de milliers de citoyens pour un meeting le 31 juillet, l’opposition congolaise s’est toutefois affaiblie depuis le décès le 1er février 2017 en Belgique, d’Etienne Tshisekedi, son principal leader historique.
Une mort qui jouerait même en la faveur de Kabila, chuchote-t-on dans les rues de Kinshasa, la capitale.