Politique

Violences politiques en France : l’ombre persistante de l’ultradroite

- La mort de Quentin Deranque à Lyon ravive le débat sur les affrontements entre mouvances radicales. Si l’enquête doit établir les responsabilités, les données depuis les années 1980 attribuent la majorité des violences létales à l’extrême droite

Serap Doğansoy  | 23.02.2026 - Mıse À Jour : 23.02.2026
Violences politiques en France : l’ombre persistante de l’ultradroite

Istanbul

AA / Istanbul / Serap Dogansoy

La mort de Quentin Deranque, décédé le 14 février à Lyon après une confrontation entre militants, a relancé le débat sur les violences politiques en France. Les circonstances précises des coups qui lui ont été portés restent à établir par l’enquête judiciaire en cours.

Dans les heures qui ont suivi, responsables politiques et commentateurs ont multiplié les prises de position, ravivant une controverse récurrente : qui, de l’extrême droite ou de l’ultragauche, porte la responsabilité la plus lourde dans les violences à caractère idéologique ?

La capitale des Gaules constitue depuis plusieurs années un foyer emblématique de ces tensions. Implantation durable de groupuscules identitaires, présence active de collectifs antifascistes, affrontements réguliers dans l’espace public : la ville concentre des dynamiques observées ailleurs, mais à une intensité plus marquée.

- Des chiffres qui structurent le débat

Selon les travaux de la sociologue Isabelle Sommier, entre 1986 et 2021, sur 53 meurtres à caractère idéologique recensés en France, 90 % ont été commis par des militants d’extrême droite.

L’historien Nicolas Lebourg, spécialiste des droites radicales, établit un bilan similaire : depuis 1986, six morts sont imputés à l’ultragauche contre 59 à l’ultradroite.

Le dernier décès attribué à un groupe d’ultragauche avant 2026 remontait à 2010. À l’inverse, plusieurs affaires récentes ont impliqué des individus ou groupuscules liés à l’extrême droite radicale.

Ces données sont régulièrement contestées dans le débat politique, certains responsables affirmant que « la violence d’extrême droite n’existe pas statistiquement ». Les chercheurs soulignent toutefois que les séries longues montrent une surreprésentation des auteurs issus de l’ultradroite dans les violences mortelles.

- Lyon, « laboratoire » des violences

Un recensement réalisé par le média local Rue89Lyon fait état de 102 actions violentes attribuées à l’extrême droite radicale dans l’agglomération lyonnaise entre 2010 et 2025, allant de l’agression raciste à l’attaque collective organisée.

Selon cette enquête, environ 70 % des faits recensés n’auraient donné lieu à aucune réponse pénale connue ou n’auraient pas abouti à des condamnations.

Parmi les épisodes les plus marquants figure l’attaque, le 11 novembre 2023, d’une conférence organisée par le Collectif Palestine 69 dans le Vieux Lyon, revendiquée en ligne et ayant fait plusieurs blessés. D’autres incidents ont visé des cortèges de manifestations, des bars associatifs ou des événements militants.

L’État a procédé à plusieurs dissolutions ces dernières années, visant des groupes identitaires ou antifascistes, mais les affrontements n’ont pas disparu pour autant.

- Affrontements et agressions : des répertoires distincts

Les spécialistes distinguent les rixes entre militants, souvent brèves et organisées, des agressions ciblées ou des « descentes » collectives, visant un lieu ou une personne identifiée.

Selon Nicolas Lebourg, les opérations de type expédition punitive ou attaques de groupe sont historiquement davantage associées à la mouvance d’extrême droite, qui revendique fréquemment ces actions sur les réseaux sociaux, notamment via des canaux publics sur Telegram.

Les antifascistes diffusent également des images de confrontations, mais leur répertoire d’action se concentrerait davantage sur des affrontements directs ou des actions de contre-mobilisation.

- Une histoire plus ancienne

Les affrontements actuels s’inscrivent dans une histoire plus longue. Dès les années 1980, skinheads nationalistes et militants antifascistes s’affrontaient régulièrement à Paris, Toulouse ou Bordeaux.

En 1995, à Marseille, le lycéen Ibrahim Ali était abattu par des colleurs d’affiches liés au Front national. En 2013, Clément Méric était tué à Paris lors d’une rixe avec des militants d’extrême droite. En 2022, Federico Martín Aramburú était abattu dans la capitale.

Plus récemment, en janvier 2026, le corps d’Ismael Alii de 20 ans a été retrouvé dans un étang du Rhône ; un suspect a été mis en examen pour meurtre à caractère raciste. L’enquête suit son cours.

- Entre bataille politique et réalité statistique

La mort de Quentin Deranque, premier décès d’un militant d’extrême droite lors d’une confrontation politique depuis la Libération selon certains chercheurs, a ravivé une forte émotion et une polarisation du débat public.

Pour les spécialistes des violences politiques, l’enjeu réside toutefois dans l’analyse globale des tendances plutôt que dans la seule lecture événementielle. Si les affrontements entre groupes antagonistes existent et peuvent être violents, les séries statistiques disponibles sur près de quarante ans mettent en évidence une prépondérance des violences létales issues de l’ultradroite.

À Lyon comme ailleurs, la question demeure celle de la capacité des pouvoirs publics à contenir des dynamiques militantes radicalisées dont l’expression, entre activisme idéologique et violences de rue, continue de marquer le paysage politique français.

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