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Brésil : HRW réagit à l’intervention militaire à Rio (interview)

"On se dirige vers une approche militaire de la sécurité", déclare Maria-Laura Canineu directrice de HRW

Lassaad Ben Ahmed   | 27.02.2018
Brésil : HRW réagit à l’intervention militaire à Rio (interview)

Brazil

AA / Rio de Janeiro / Kakie Roubaud

Le gouvernement fédéral brésilien a pris tout le monde de court en décrétant, la semaine dernière, la prise en main par les militaires de toutes les forces de police de Rio de Janeiro, dans l’État et sa capitale, y compris les pompiers.

La décision restera en vigueur jusqu’à fin 2018. Elle englobe, donc, la période de campagne électorale pour la présidentielle qui commence en octobre.

Avec plus de 60 mille assassinats commis en 2016 dans tout le pays - 7 personnes toutes les heures - et des homicides en augmentation de 4%, les observateurs considèrent que la violence dans les villes brésiliennes et dans les champs est, désormais, égale à une bombe nucléaire lancée chaque année sur le pays, car les chiffres annuels de sa létalité avoisinent ceux de Nagasaki en 1945.

Le Forum de la Sécurité Publique (FSP) estime que les décès au cours de vols ont augmenté de 50% en 6 ans (2010 et 2016), et que les décès au cours d’interpellations policières ont grimpé de 25% en 1 an, 4 200 personnes de 2015 à 2016.

Chaque jour fournit son exemple. Le 21 février, 5 personnes ont été blessées par la police dans le quartier bourgeois de Botafogo. Suite à un vol à l’arrachée, le gardien d’une galerie marchande a tiré sur la foule ainsi qu’un policier militaire avec sa carabine.

Mais Rio est-elle plus dangereuse que le reste du Brésil, où s’affrontent désormais toutes les factions du crime organisé? Pourquoi avoir décrété une mesure aussi extrême que l’intervention militaire? Pourquoi maintenant? Et surtout, est-ce la bonne solution?

En exclusivité pour Anadolu, l’interview analyse de Maria Laura Canineu, directrice de l’Ong internationale Human Right Watch au Brésil, livre une lecture de la situation.

L’État de Rio de Janeiro est-il plus violent que le reste du Brésil?

Ce n’est pas le plus violent… Actuellement, d’autres Etats affichent, même, des taux de criminalité plus élevés que Rio.

Par exemple le Sergipe, le Rio Grande do Norte, l’Alagoas sont des Etats avec des taux de violence intentionnelle records, qu’il s’agisse d’assassinats, de vols qui tournent mal, d’homicides commis par des policiers ou de blessures ayant entraîné la mort…

C’est, en tous cas, ce qui ressort du dernier rapport du Forum Brésilien de Sécurité Publique.

Alors pourquoi cette prise en main de la sécurité de Rio par les militaires?

A Rio, c’est la rapide augmentation des crimes qui alerte, pas leur nombre absolu.

Les échanges de coups de feu dans les favelas, les assassinats commis par les policiers mais aussi les assassinats de policiers sont en augmentation constante. Ils montrent une détérioration alarmante des conditions de sécurité à Rio, ces quelques dernières années.

Si cela fait des années que ça dure, pourquoi intervenir militairement maintenant?

En effet, la perception négative des habitants de Rio concernant l’incapacité de leurs élus, tant municipaux que gouvernementaux à résoudre leurs problèmes de sécurité n’est pas récente, loin de là (NDR- le Brésil est une fédération de 26 Etats, indépendants en matière de police- art 144 de la Constitution).

C’est pourquoi, les raisons d’une intervention aussi extrême que cette intervention militaire à Rio, en ce moment même, ne sont pas très claires...

Par ailleurs, à Rio, des opérations de police avec l’appui de l’armée ont déjà eu lieu à plusieurs reprises et elles ont toutes eu un impact zéro sur la réduction de la criminalité et le démantèlement des factions criminelles.

Donc, de votre point de vue, ce n’est pas la bonne solution?

Selon moi, décider de mettre un général en exercice à la tête du commandement des forces de polices de la ville et de l’État va clairement dans le mauvais sens. A nouveau, on se dirige vers une approche militaire de la sécurité.

Or, on sait depuis des décennies que la stratégie de l’affrontement est vouée à l'échec. Les Brésiliens de Rio en ont payé le prix fort, un coût énorme en termes de vies de civils et de policiers et aucune organisation criminelle n’a été démantelée.

Y-a-t-il des risques de dérapage ?

Oui il y a des risques! Car les militaires sont entraînés pour faire la guerre... Donc mettre des membres de l’armée à la tête d’opérations de police civile est non seulement inefficace, mais potentiellement dangereux.

Sans compter qu’une loi votée en 2017 protège désormais les membres des forces armées, d’accusations qui pourraient être portées devant les tribunaux civils, en cas d’exécutions sommaires.

Donc de notre point de vue, c’est une porte ouverte à l’impunité.



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