Monde

77 ans après son Indépendance, le Liban paie toujours le tribut de la colonisation française

- Selon l'historien libanais, Khaled al-Joundi, « la France a œuvré délibérément depuis son intervention au Liban à ancrer le sectarisme dans le pays, en privilégiant une communauté au détriment des autres ».

Hatem Kattou   | 25.11.2020
77 ans après son Indépendance, le Liban paie toujours le tribut de la colonisation française

Lebanon


AA / Beyrouth / Raya Chartouni

Bien que le Liban ait obtenu, officiellement, son indépendance de la France, il y a de cela 77 ans, il n'en demeure pas moins que le pays du cèdre souffre, toujours, de tiraillements générés par cette époque, s’agissant de scissions et de divisions sectaires et confessionnelles, dans un pays qui est victime, depuis plusieurs mois, de la pire crise économique et financière de son histoire.

La colonisation française (1920-1943) a œuvré à imposer la fameuse politique « Diviser pour mieux régner », afin d'imposer sa domination et son influence par la force, ce qui a attisé les divisions et les conflits interconfessionnels, au sein de la société libanaise, qui continue toujours d’en payer le prix.

Les Libanais se sont divisés en deux clans. Un premier, celui de la communauté musulmane qui aspirait à arracher l'indépendance entière et à se débarrasser de la colonisation et un second, la communauté chrétienne qui avait également pour objectif l'indépendance, mais dans le cadre d'un protectorat français.

Le Liban est devenu indépendant, en date du 22 novembre 1943, au terme d'élections qui ont vu deux camps s’opposer.

La 1re partie était représentée par des Libanais loyaux à la France et partisans de l'isolement de leur pays des Etats arabes, sous la présidence de Emile Eddé.

La 2éme partie dans ces élections était le « Bloc constitutionnel » conduit par Béchara el-Khoury, qui était loyal aux Anglais, tout en soutenant la coopération avec les pays arabes.

C’est ce dernier bloc qui a remporté les élections.

** La colonisation a ancré les divisions et le sectarisme confessionnel

L'historien libanais, Khaled al-Joundi, a souligné, dans ce contexte, que « la France a œuvré délibérément depuis son intervention au Liban à ancrer le sectarisme dans le pays, en privilégiant une communauté au détriment des autres ».

Dans un entretien accordé à AA, al-Joundi fait assumer les actuelles divisions confessionnelles à l'occupation française qui a favorisé la communauté maronite, dans une tentative de placer le Liban sous la tutelle des Maronites, ce qui a ancré le sectarisme depuis cette époque jusqu’à aujourd'hui ».

« Lors de la proclamation de l'Etat du ‘Grand Liban’, la France s'est employée à introniser le président de la République, parmi la communauté maronite, uniquement pour que le Liban demeure sous son influence, à telle enseigne qu'elle a refusé que la présidence de la République échoit à la Communauté chrétienne orthodoxe », a-t-il ajouté

Les Libanais ont célébré, le 1er septembre de cette année, le centenaire de la création du « Grand Liban », en 1920, annonce faite par le général français Henri Gouraud, Haut-commissaire de l’occupant français au Levant (Syrie et Liban), à la suite de la chute du pouvoir ottoman dans la région.

Al-Joundi a procédé à une comparaison entre « l’époque de ‘ l'Etat ottoman ‘, durant laquelle les églises étaient construites sans établir de distinction entre les confessions, tout en appelant et en favorisant l'égalité, et l’époque des Français qui, depuis leur entrée au Liban, n’ont fait qu’attiser le feu du sectarisme et de la discorde, tout en imposant leur langue ».

Il a ajouté que l'imposition par l'Etat français de sa langue est une question antinomique avec les règles d'enseignement dans le monde entier et cela a contribué, également, à la scission au sein de la société libanaise au sujet de ce point, et dont nous vivons les incidences et retombées jusqu’à aujourd'hui ».

**Tentative de ressusciter la colonisation

A la question de savoir si la France était capable d'imposer sa domination au Liban à travers ses récentes interventions, l'historien a rétorqué que « l'initiative française, lancée par le président (Emmanuel macron) n'était pas humanitaire et la colonisation française n’officiait pas en tant qu’association caritative ».

« L'expérience fut sévère avec la colonisation française et ce qui a été commis par cette colonisation en l’espace de trente ans ne l’a pas été par aucun pays au monde. La France ne peut pas revenir et nous ne l'accepterons pas », a-t-il soutenu.

Macron avait lancé, depuis Beyrouth, une initiative qu'il a qualifiée de « salvatrice », quelques jours après l’énorme déflagration qui a secoué le port de la capitale libanaise Beyrouth, le 4 août dernier, et la démission du gouvernement de Hassane Diab.

En dépit de tentatives françaises de ressusciter et de relancer cette initiative, cela n'a pas été possible en raison des revers successifs qui ont commencé le 26 septembre dernier, lorsque le Premier ministre désigné de l'époque Moustapha Adib, a renoncé en s'excusant de ne pas pouvoir former le gouvernement.

Cependant, Macron avait annoncé, le lendemain, accordé une deuxième chance et un délai supplémentaire, à la suite de quoi le président libanais Michel Aoun avait chargé, le 22 octobre écoulé, Saad Hariri, de former le cabinet.

Depuis quelques jours, le deuxième délai accordé par les français s'est achevé, alors que Hariri n’est toujours pas parvenu à former son gouvernement de technocrates (aucune appartenance à des partis politiques) et le paysage politique n’en finit pas de se compliquer.

** Une initiative faible qui n'aboutira à aucun résultat

Compte tenu des revers successifs essuyés par la France au Liban, concomitamment avec la célébration de la fête de l'Indépendance, l'auteur et analyste politique Tony Paul a estimé que « l'initiative était faible dès son lancement et la France a procédé à sa réanimation de temps à autre ».

Dans une déclaration faite à AA, Paul a relevé que « dès le début, il était clair que cette initiative n'aboutirait à aucun résultat, dès lors qu'elle n'a pas été fondée sur des bases logiques, en l'occurrence l'indépendance et la souveraineté du Liban ».

Il a ajouté que cette initiative visait à « faire noyer le Hezbollah (allié de l'Iran) et la classe politique au pouvoir, sachant que le peuple s'était soulevé le 17 octobre 2019 contre cette même classe ».

« Il n'est pas possible qu’une initiative réussisse sans la volonté du peuple, d'autant plus que cette initiative fait face à une opposition de l'opinion publique libanaise et de plusieurs pays (sans les nommer) qui estiment que le Hezbollah est un groupe terroriste, au moment où la France lie ses intérêts à ceux de l'Iran », a-t-il poursuivi.

Des observateurs estiment que le Hezbollah et ses alliés entravent la formation d'un gouvernement de technocrates, dans l'attente de connaître les contours de la politique étrangère de la prochaine administration américaine, sous la présidence de Joe Biden, tout en formulant l'espoir de participer au gouvernement.

L'Iran soutient le groupe chiite du Hezbollah, en l'approvisionnement en armes nécessaires pour mener sa politique et renforcer son emprise sur le Liban, selon des observateurs.

** L'échec du pari de Macron

D’un autre côté, l'analyste libanais Tony Abi Nejm relève que « l'initiative française tient toujours le cap, en raison des liens historiques et culturels établis entre le Liban et la France ».

Dans une déclaration faite à l’Agence Anadolu, il a souligné que « malheureusement, certaines parties contrôlent la scène intérieure libanaise. L'Iran (par le truchement du Hezbollah) domine la décision politique et à l’opposé, la classe politique au pouvoir s'obstine à conserver ses quotes-parts au sein du gouvernement ».

Il a souligné que macron a « parié sur le fait que l'arrivée du Liban au précipice pourrait faire changer le rendement et l'attitude de la classe politique. Malheureusement, il n'a pas réussi. »

L'ensemble de ces événements enchevêtrés, que traverse le Liban, coïncident avec l'avènement de la 77ème année de l'Indépendance, au moment où l’on assiste à la recrudescence d'une crise multidimensionnelle, politique, économique et sociale. Cette crise est aggravée par l'absence de services de base destinés au citoyen (eau, électricité, emplois) et la propagation de la pandémie de la Covid-19.

Pour la deuxième année consécutive, les festivités de célébration de la fête de l'Indépendance ont été annulées. La Présidence libanaise avait annoncé, mercredi, l'annulation de l'ensemble des festivités à l’échelle nationale, en se contentant de déposer une gerbe de fleurs au pied des tombes des « Hommes de l'Indépendance », compte tenu des restrictions d'ordre sanitaire générées par la pandémie.

L'année dernière, un défilé militaire symbolique a été organisé, dans l’enceinte du ministère de la Défense, en présence des trois présidents, à savoir le président de la République, le président de la Chambre des députés et le Chef du gouvernement et ce, à cause des manifestations que le pays avait connu durant cette période.


*Traduit de l’Arabe par Hatem Kattou

Seulement une partie des dépêches, que l'Agence Anadolu diffuse à ses abonnés via le Système de Diffusion interne (HAS), est diffusée sur le site de l'AA, de manière résumée. Contactez-nous s'il vous plaît pour vous abonner.