AA / Kinshasa / Pascal Mulegwa
Après plus d’une année au-delà de son deuxième et dernier mandat réglementaire, échu le 19 décembre 2016, Joseph Kabila doit désormais affronter un adversaire aux appuis populaires redoutables, l’Eglise catholique de Congo-Kinshasa.
Au lendemain de la répression des marches des laïcs catholiques qui demandaient à Kabila de s'engager publiquement de ne pas candidater pour sa propre succession, conformément à la Constitution, l’Eglise a durcit le ton contre l’autorité.
"Il est temps que les médiocres dégagent" : sentence de l’homme fort de l’Eglise catholique congolaise, le cardinal et archevêque de Kinshasa Laurent Monsengwo.
Sur Radio Vatican, l’homme de 78 ans, seul africain qui fait partie du cercle très verrouillé de neuf conseillers du Pape, est allé loin jusqu’à préciser : "les médiocres doivent dégager, pour que les gens capables dirigent le pays".
Aux yeux du pouvoir, c’est la grande déception. "Ce n’est pas de lui qu’on attendait cela : une radicalisation dépassée", regrette le porte-parole de la majorité présidentielle Alain Atundu, joint par Anadolu.
- L’orogenèse de la colère -
Dans un pays laïc très majoritairement catholique, l’Eglise est très écoutée et respectée. Elle n’a jamais cessé de désamorcer les crises tout en veillant de ne pas irriter le pouvoir ni de décevoir ses dizaines de millions de fidèles. Un pas a été franchi.
La colère catholique est provoquée, en effet, dans la "détérioration de la situation socioéconomique du pays, mais surtout par la non application de l’accord de la Saint-sylvestre qui est la "seule feuille de route pour la fin de la crise politique", explique à Anadolu l’abbé Donatien Nshole, secrétaire général de l’influent épiscopat.
Signé aux dernières minutes de 2016 sous le parrainage des prélats, le compromis prévoyait des élections en décembre 2017. Mais la Commission électorale les a repoussées à une date ultérieure. Et il a fallu une pression internationale pour, finalement, fixer la date du 23 décembre 2018.
"L’accord a intentionnellement été violé par ce pouvoir. Nous digérons cela avec amertume", confie Nshole porte-parole des évêques, irrités.
Notant qu’une "minorité de concitoyens a décidé de prendre en otage la vie des millions de Congolais", l’épiscopat avait lancé en juillet dernier une campagne de mobilisation à travers tous les diocèses pour demander l'application "intégrale" de cet accord qui consacre également la libération des prisonniers politiques et l’abandon des poursuites judiciaires contre les opposants.
"Il ne faut céder ni à la peur, ni au fatalisme", avait enjoint aux Congolais le président de l’épiscopat, l’archevêque Marcel Utembi, qui lisait une déclaration intitulée "Le pays va mal. Debout Congolais !".
Une année après la signature de cet accord, des fidèles catholiques ont, en application du message des évêques manifesté dans la capitale Kinshasa, à l’initiative du Comité laïc de coordination (CLC), une association proche de l’Eglise catholique.
La réaction de l’Etat a été fatale : tirs de gaz lacrymogène dans des paroisses et dispersion des cultes. Six personnes dont 4 paroissiens avaient été tuées, selon la nonciature, contredite par le Gouvernement
qui n’a reconnu aucun mort lié à ces marches non-autorisées par les autorités locales.
- Eveil de l’Opposition –
A Kinshasa, la guerre ouverte entre le clergé et le pouvoir affermit l’opposition qui n’a jamais réussi à mobiliser les populations, depuis la mort de son leader historique (Etienne Tshisekedi), le 1er février 2017 à l’âge de 84 ans.
Depuis sa mort, le contrôle du temps échappe aux détracteurs de Kabila. Ils ne parviennent plus à mobiliser la foule. Ville morte, marches ou désobéissance civile, leurs multiples appels se sont soldés par des échecs.
"Pourtant, les raisons ne manquaient pas aux Congolais pour descendre dans la rue. Pas de travail, ni d’eau, ni électricité, ni infrastructures de base", commente le journaliste français Christophe Rigaud directeur d’Afrikarabia, site consacré à l’actualité en Afrique centrale.
Dans ce pays potentiellement riche qui compte pas moins de 80 millions d'habitants, la majorité de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté.
"Ce front de l’Eglise marque la fin de la dictature de Kabila", déclarait à la presse l’un des principaux opposants Vital Kamerhe, pour qui l’Eglise "ouvre la grande porte pour la contestation de masses".
- Prochaine confrontation –
Le Saint-Siège suit de près la situation dans ce pays qui compte le plus de catholiques en Afrique, mais n’a pas encore joué à l’apaisement.
Son représentant en RDC, Mgr Luis Mariano Montemayor, a dernièrement noté dans une correspondance la "popularité" de la marche du 31 décembre, prévenant les circonscriptions ecclésiastiques à se "préparer aux éventuelles adhésions".
Dans un Tweet, dimanche dernier, Jean Pierre Kambila, chef adjoint du cabinet de Joseph Kabila, s’interrogeait si le Saint-Siège voulait "voir une guerre civile en RDC".
"Aidez les Congolais à s’entendre et non à s’affronter", a plaidé ce proche du chef d’Etat congolais.
Jeudi dernier, l’épiscopat a apporté son soutien au cardinal Monsengwo, appelant les Congolais lors d’une conférence de presse à "demeurer debout et vigilant" et à "barrer pacifiquement la route à toute tentative de confiscation ou de prise de pouvoir par des voies non démocratiques et anticonstitutionnelles".
Malgré la "mise en garde" du gouvernement en cas de "récidive", le Comité laïc a appelé, samedi, à des manifestations le dimanche 21 Janvier sur toute l’étendue du pays et à l’étranger, pour "libérer l’avenir et faire de notre pays une terre de paix, de dignité, d’hospitalité et de progrès pour tous". Cet appel a été appuyé mardi par une centaine d’associations congolaises.
Pour tenter "d'éviter le pire", les chefs de l’épiscopat ont traversé, le 9 Janvier, les deux à trois kilomètres du fleuve Congo qui séparent Kinshasa et Brazzaville, pour rencontrer le président Denis Sassou Nguesso, également président de la Conférence internationale pour sur la région des Grands-lacs (CIRGL).
"C’est le président Sassou Nguesso qui nous a convié. Nous lui avons fait voir que s’ils prennent à la légère la situation, on risque de vivre le pire", assure Nshole.
Taiseux et trop discret, Kabila arrivé jeune (29 ans) au pouvoir après l'assassinat de son père, Laurent-Désiré en 2001, s’est toujours abstenu de s’exprimer sur son devenir politique après ses deux mandats.
L’Opposition et les mouvements citoyens l’ont sommé à maintes reprises de quitter le pouvoir afin d’instaurer une transition.
Mais Kabila s’accroche … brandissant une clause de la constitution qui l’autorise, effectivement, à rester en fonction tant que son successeur n’est pas encore élu.