AA/ Kinshasa/ Pascal Mulegwa
En dépit d'un durcissement de ton international à l'endroit du régime du Président congolais Joseph Kabila, autorisé à rester au pouvoir au-delà de son mandat, Kinshasa ne serait pas déstabilisé de sitôt, estime, dans un entretien avec Anadolu, Patrick Bahala, professeur de relations internationales à l’Université de Kisangani, dans l’Est de la République Démocratique du Congo (RDC).
Invoquant l'exemple du Burundi voisin, en crise politique et sécuritaire depuis plus d'un an et où les sanctions internationales n'ont été émises qu'à la "faveur" d'une situation chaotique, l'universitaire congolais estime que le régime Kabila reflète, "malgré tout, une certaine image de stabilité".
"Malgré les pressions ou intimidations des uns et des autres, notamment des journalistes ou des activistes de la société civile, l'on n'est pas dans la situation de répression caractérisée, où le régime est en affrontement direct avec la population", tempère Patrick Bahala en en concluant à "une marge de manoeuvre" dont bénéficie encore Kinshasa.
"Le Burundi voisin, infiniment plus petit, nettement moins riche et réellement déstabilisé, arrive encore à tenir, tant bien que mal, malgré toutes les sanctions dont il fait effectivement l'objet et la suspension des aides internationales dont son budget dépend à plus de 50%. Tout s'analyse en facteur temps, et c'est là qu'on peut mesurer d'ailleurs, la marge de manoeuvre dont dispose le régime de Kabila", analyse l'universitaire congolais.
Le Quai d'Orsay s'était dit, jeudi, "préoccupé" par la dégradation du climat politique dans le pays, et ce au lendemain d'une décision de la Cour constitutionnelle autorisant Kabila à rester au pouvoir, si la présidentielle est reportée. Cette décision est intervenue alors que l'un des principaux opposants du régime, Moïse Katumbi, comparaissait devant la justice pour une affaire de "recrutement de mercenaires étrangers".
Washington et Londres ont également brandi, vendredi, la menace de sanctions. Pour la Grande-Bretagne, il s'agissait davantage de sanctionner "l'intimidation de l'opposition", alors que pour les Etats-Unies, on s'inquiétait du non respect des délais constitutionnels électoraux que semble implicitement admettre la Cour constitutionnelle.
Toujours vendredi, un rapport de l'ONU avait révélé que la Corée du Nord fournissait à la RDC des pistolets "made in Pyongyang", en violation des sanctions internationales visant ce pays de l'Extrême-Orient. Des accusations rejetées en bloc par le porte-parole du gouvernement congolais, joint au téléphone par Anadolu
"Il n'existe aucune coopération militaire entre la RDC et la Corée du Nord. Ces armes n'existent pas en RDC et aucun militaire congolais n'a été formé par les Nord-Coréens. Toute sanction découlant de ce rapport serait absurde et injuste", a asséné Lambert Mende.
Toutefois, "l'ONU sait que, si jamais elle devait adopter des sanctions, il faudrait qu'elle prenne encore en considération d'autres facteurs", objecte le Professeur de relations internationales de l'université de Kisangani.
"D'abord un contexte régional embrasé. Les sanctions peuvent avoir un effet contre-productif, au-delà d'un certain dosage. Elles pourraient faire basculer un régime qui n'a plus rien à perdre dans la violence. Or, avec ce qui se passe au Burundi personne, y compris la communauté internationale, n'a intérêt à ce que deux pays voisins, le Burundi et la RDC, basculent dans le chaos", poursuit Patrick Bahala.
Selon lui, les pressions ne devraient dépasser le simple stade de l'intimidation, au-delà de quoi, "tout le monde se retrouverait perdant".
"A commencer par les Nations Unies, qui collabore avec Kinshasa dans l'Est du pays, à travers sa mission MONUSCO. D'éventuelles sanctions pourront perturber l'agenda de la MONUSCO, pour laquelle la lutte contre les rebelles ougandais et rwandais dans l'Est demeure une priorité", selon Bahala.
L'Est de la RDC est un vaste territoire dans lequel écument des dizaines de groupes armés, aux revendications diverses et évolutives. Selon nombre d'observateurs, la part inavouée de ces revendications est liée aux minerais rares dont regorge cette terre très riche. "L’économie de la RDC dépend du sous-sol exploité par des entreprises étrangères", celles-ci peuvent, aussi, avoir leur mot à dire, en tant que lobbies, pour décourager leurs Gouvernements de prendre des décisions néfastes pour leur commerce, insinue l'expert congolais.
Il recommande néanmoins l'appui de l'Union africaine (UA), qui saurait apporter des résultats "en ménageant les susceptibilités" du régime Kabila.
Le noeud gordien étant l'organisation à temps de la présidentielle dans les délais (novembre 2016), il faudrait, selon ce professeur de relations internationales, que l'UA convainque Kinshasa de demander l'appui international pour la tenue de ces élections.
"Kinshasa n’a pas demandé d'aides financières à la communauté internationale. C'est une situation paradoxale puisqu'en même temps, elle invoque des obstacles financiers empêchant la tenue à temps de la présidentielle. Des pays voisins ont déjà apporté une aide au processus électoral, ce qui veut dire que le refus opposé par Kinshasa n'est pas un refus de principe", conclut-il.