AA/ Tunis/ Safwene Grira
Face au refus opposé par une partie de l'opposition congolaise, l'issue du dialogue national voulu par le Président Joseph Kabila risque d'être hypothéquée, estime le professeur à l'Université de Bujumbura, Nicodème Bugwabari, dans un entretien avec Anadolu.
Ce Dialogue, censé démarrer "incessamment", devrait aboutir, selon Kinshasa, à adopter, consensuellement, un calendrier électoral pour les différents scrutins de l'année 2016, la plus importante étant la présidentielle de novembre prochain.
L'opposition suspecte de son côté, que cette démarche n'aboutisse à maintenir le Président Kabila au pouvoir, au-delà de son second terme constitutionnel.
"Ce dialogue risque bien d'être hypothéqué par le refus d'une partie de l'opposition de s'y engager. A ce titre, ce ne sera pas un vrai dialogue, mais un dialogue biaisé. L'opposition "dure" voit qu'elle ne va rien récolter, surtout avec les derniers développements dans la sous-région [des Grands Lacs, ndlr] qui semblent confirmer la règle des trois mandats", a déclaré le professeur de sociologie politique Bugwabaré, joint au téléphone par Anadolu.
Mardi, le Sénat rwandais approuvait un changement de la Constitution devant ouvrir la voie à un nouveau mandat pour le Président Paul Kagamé, alors qu'au Burundi voisin, les contestations de l'opposition n'ont pas eu raison d'un nouveau mandat controversé du Président Pierre Nkurunziza. Autant de "bons précédents pour Kabila", commente Bugwabari.
Elu en 2006, "Kabila pourrait très bien profiter de ce dialogue pour intenter, sous quelque forme juridique que ce soit, un prolongement. Les opposants le savent," a-t-il simplement ajouté.
De fait, "nous, au sein du Mouvement de Libération du Congo [MLC-opposition, ndlr], ne sommes pas prêts à participer à ce dialogue puisqu'il ne fera que consacrer, d'une façon ou d'une autre, le maintien de Kabila au-delà de son mandat" a déclaré à Anadolu, Eve Bazaiba, député de l'opposition.
Le MLC de Jean-Pierre Bemba (incarcéré à La Haye pour crimes contre l'humanité), n'est pas seul à suspecter cette intention. Les Forces sociales et politiques autour de l'Union pour la Nation Congolaise (UNC-opposition) de Vital Kamerhe, ainsi que le G7, un groupement de 7 formations politiques exclues de la majorité en septembre dernier, après une lettre adressée à Kabila lui demandant de respecter la Constitution.
"Nous refusons de prendre part à ce dialogue dont l'objectif principal est la reconduite anticonstitutionnelle de M. Kabila au pouvoir" a déclaré Muhindo Nzangi, porte-parole du G7, à Anadolu.
D'autres formations, comme l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) d'Etienne Tshisekedi conditionnent leur participation à un ordre du jour limité aux élections. "L'Opposition Républicaine" du président du Sénat, Léon Kengo, n'est pas, pour sa part, hostile au dialogue.
Mais l'opposition congolaise n'en est pas à sa première spéculation. En janvier dernier, quelques mois seulement après l'insurrection populaire au Burkina, un vaste mouvement de contestation a fait échec à l'adoption d'un projet de loi devant "maintenir Kabila au pouvoir".
Ce texte conditionnait la tenue de la présidentielle au recensement préalable de la population. Cette opération pouvait toutefois prendre "de nombreuses années", selon des observateurs, dans un pays aussi grand que l'Europe de l'Ouest, en proie à de nombreux conflits.
Pour Gugwabari, l'opposition est bien fondée à suspecter cette intention.
"Si ce n'était pas fondé, Kabila aurait pu parler ! Les présidents de la République ont le monopole de la parole d'autorité. Quand le président parle, sa parole est créatrice. Si vous ne dîtes rien, si vous laissez les rumeurs détruire votre propre camp, jusqu'à ses plus fidèles soutiens, c'est qu'il y a quelque chose. Je ne crois pas qu'on lui prête de mauvaises intentions", conclut l'expert burundais.
"Cette partie de l'opposition adopte des postures d'autovalorisation", critiquait, dans une déclaration à Anadolu, le porte-parole du Gouvernement de la RD Congo, Lambert Mende. Celui-ci trouve "étonnant qu'avant même la détermination de l'ordre du jour du dialogue", ces partis y aient trouvé à redire.
"'Nous allons consulter les Congolais sur le processus électoral qu'on veut apaiser, et ce dialogue va bien se tenir", résume Mende, critiquant un "débat irrationnel" organisé autour de "procès d'intention", par "des petits partis de l'opposition." A la chambre basse du Parlement, la majorité présidentielle revendique 253 députés sur 500, après le retrait attendu de 78 députés du G7. L'UNC en compte 16, l'UDPS 42, le MLC 22.
Pour Alain Atundu, porte-parole de la majorité présidentielle, également joint par Anadolu, la crainte de l'opposition "n’est qu’une opinion non fondée", d'autant plus que "ce dialogue n'était, à la base, qu'une revendication de l'opposition que nous exécutons."
"Ils n’auront qu’à participer à ce dialogue pour être témoins de la bonne volonté du chef de l’Etat", a-t-il suggéré.
"Les choses sont claires, nous parlerons, majorité, opposition et société civile, de l’organisation des élections à l'intérieur des délais constitutionnels. C'est d'autant plus urgent qu'on n'était pas en mesure d'organiser les provinciales, prévues en octobre dernier, a-t-il ajouté.
Pour le cadre du parti au pouvoir, Omari Mayombo Bin Fikira, "l'objectif du dialogue est sans rapport avec le maintien de M. Kabila au pouvoir".
"On parlera de l'opportunité d'une révision du code électoral, de l'actualisation de la liste électorale. On somme, on fera tout pour des élections apaisées en 2016", a-t-il déclaré à Anadolu.
Des élections provinciales, urbaines, municipales, locales, présidentielle et législatives sont à organiser en 2016. Le climat politique en RDC reste empreint de tension à mesure que cette échéance approche. La Communauté internationale, quant elle, se dit favorable à ce dialogue, "dans le respect de la Constitution", rappelle-t-elle toutefois.