AA/Kinshasa/Joseph Tsongo
Bâtons à la main, quelques gosses courent inlassablement après leurs vaches. Ici, à Jomba, localité située dans le territoire de Rutshuru, dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), on quitte souvent la maison familiale de beau matin, pour ne la rejoindre que tardivement, afin de promener le troupeau.
On quitte aussi les bancs de l’école, pour recevoir, en échange, un peu de lait et de nourriture.
Vêtu d’un pantalon bleu et de bottes, un peu trop grandes pour lui, Ntamuheza Georges a l’air d’un soldat revenant d’un champ de bataille…le haut de son écharpe usé lui couvre la tête et il se sert de son long bâton pour conduire son troupeau.
En cette nuit fraiche de février, les pistes de Joma, groupement de la chefferie de Bwisha dans le Nord-Kivu, sont envahies par des vaches qui semblent errer.
Les agriculteurs se disputent le sentier avec ces bêtes. « Les enfants-bouviers (appellation donné à ces « cow boys ») ont toujours du mal à écarter leurs troupeaux de la piste pour laisser place aux passants…Je ne comprends pas… Ce n’est pas un travail d’enfants ça, non ? » s’interroge une femme paysanne qui tente de se frayer un chemin tant bien que mal.
Même si Ntamuheza Georges, 12 ans, n’a effectivement pas l’air de bien canaliser son troupeau, il fait cependant de son mieux pour n’égarer aucune de ces vaches (une dizaine). Et il y parvient.
« Mon boss est rigoureux…Ces vaches me dépassent par la taille au point qu’il m’est souvent difficile de voir si des gens viennent par devant. Mais peu importe les obstacles, je dois toujours ramener mon troupeau au complet » explique le jeune bouvier.
Le jeune garçon a abandonné ses études il y a trois ans, raconte-t-il à Anadolu.
Son employeur lui avait promis de lui donner un veau au bout de deux ans de travail, mais jusqu’à présent, il n’en est rien.
« Il me donne juste de quoi manger, un pantalon et des bottes après plusieurs mois…Mais j’ai également le droit de traire et vendre un peu de lait » dit-il.
Comme lui, d’autres enfants sont devenus bouviers dans cette zone, essentiellement agro-pastorale.
Dans la localité de Tshengerero par exemple, au moins 70 pourcent des enfants sont des « bashumba » ou enfant qui gardent les vaches en Kinyabwisha local.
« Les raisons qui poussent les enfants à prendre ce chemin sont multiples et principalement liées à la situation familiale » indique Mandela Kihokolo, travaillant au sein du bureau local du parlement d’enfants.
« Il y a des enfants qui abandonnent d’eux-mêmes l’école pour garder les vaches à cause des promesses que des adultes leur font, et qu’ils ne tiendront pas, et d’autres qui deviennent bouviers à cause de la pauvreté », poursuit-il.
« Mais il y a également des parents qui mettent leurs enfants à la tâche, par ignorance, parce qu’ils étaient aussi bouviers pendant leur jeunesse » fustige-t-il, rappelant que cela est un travail extrêmement dangereux et illégal pour les enfants.
En effet, chaque jour, sous une forte pluie ou un soleil de plomb, les enfants bouviers parcourent entre 3 et 5 Km en faisant paître leurs troupeaux dans des pâturages à proximité des champs de cultures.
C’est des endroits pourtant isolés où opèrent souvent les groupes armés dans l’Est du pays, région en proie à l’insécurité depuis plus de deux décennies.
« Nous sommes d’abord obligés de nous familiariser avec eux (les éléments armés) pour faire paître nos vaches dans les zones où ils se trouvent, mais il arrive qu’ils nous attaquent alors que nous payons aussi leurs taxes » renseigne Imani Gakuru, âgé de 15 ans.
Cet orphelin est devenu bouvier en 2012 après le décès de ses parents. « J’ai enfin eu la chance d’avoir un petit veau de mon employeur après des années de dur labeur » fait-il savoir.
Pour le défenseur des droits des enfants Mandela Kihokolo, la situation de ces enfants est intolérable.
Kihokolo estime en effet que ces enfants sont, en plus d’être exploités par leurs employeurs, privés du droit inaliénable à l’éducation.
« Ils sont aussi exposés aux intempéries et autres dangers liés à l’exercice de ce travail dans la brousse » affirme-t-il.
Il garantit par ailleurs que le bureau local du parlement d’enfant prépare des actions de grandes envergures pour dénoncer ce fait et sensibiliser sur les articles 50 et 56 de la loi Numéro 09/001 du 10 janvier 2009 portant protection de l’enfance en RDC : « quelqu’un qui n’a pas atteint 16 ans révolue ne peut pas exercer un lourd travail » conclut-il.
Un rapport publié en 2014 par le Fonds des Nations unies pour l'enfance ( Unicef), estimait à 40 000 le nombre de jeunes congolais exploités dans le monde du travail, notamment dans des activités minières dangereuses.