Halal en France : un secteur en plein essor confronté aux enjeux de confiance
- En pleine essor en France, le marché du halal est au centre d’une controverse touchant la marque Isla Délice, visée par des appels au boycott, après la publication d'une enquête du média indépendant Al Kanz, relayée par de très nombreux internautes
Istanbul
AA / Istanbul / Serap Dogansoy et Feïza Ben Mohamed
Le numéro un français des produits halal Isla Délice fait face, depuis plusieurs jours, à une campagne d’appels au boycott sur les réseaux sociaux, alimentée par des accusations de liens supposés avec Israël. La marque, propriété de la société Amalric, assure ne mener « aucune activité » en Israël et conteste tout lien, direct ou indirect, avec l’État hébreu. Contactée par Anadolu, la société Isla Délice, n'a pas donné suite à ce stade, mais a publié une vidéo de son PDG, fin décembre, démentant lui aussi ces accusations.
- Une controverse relancée après l’arrivée d’un nouvel actionnaire
La polémique s’est cristallisée après la publication d'une enquête journalistique du média indépendant Al Kanz, revélant l’entrée au capital d’A&M Capital Europe (AMCE), fonds d’investissement, annoncé comme nouvel actionnaire majoritaire après un accord de rachat auprès du fonds Perwyn. Sur les réseaux sociaux, une partie des contenus associe ce changement d’actionnariat à l’implantation en Israël d’Alvarez & Marsal, cabinet international présenté comme partenaire stratégique du fonds.
Le PDG d'Isla Délice, Éric Fauchon rejette ces rapprochements et affirme que les accusations relèvent d’amalgames. Son dirigeant a dénoncé publiquement des informations « fausses » et « sans preuves », alors que des appels au boycott continuent de circuler.
- Une réputation déjà fragilisée par des rumeurs récurrentes
Depuis plus d’une décennie, Isla Délice a déjà été visée, à intervalles réguliers, par des rumeurs l’accusant d’entretenir des liens avec Israël ou de ne pas respecter les exigences du halal. Ces accusations, jugées infondées par l’entreprise, ont parfois été rattachées par ses détracteurs à l’identité de son fondateur, l’industriel français Jean-Daniel Hertzog, et à des campagnes de boycott récurrentes.
Jusqu’ici, la marque s’est défendue de tout lien avec Israël. La séquence actuelle modifie toutefois la nature du débat dans l’espace public, certains internautes mettant désormais en avant l’environnement capitalistique du groupe : Isla Délice appartient à un fonds présenté comme partenaire d’un cabinet ayant, selon les informations relayées, développé une activité en Israël dans un domaine stratégique.
Dans un marché halal largement fondé sur la confiance, cette dimension pourrait peser sur l’image de la marque, en France comme à l’international, au moment où Isla Délice affiche des ambitions d’expansion européenne.
- Un marché en croissance, mais traversé par des enjeux de confiance
Cette controverse intervient alors que l’économie du halal s’est imposée comme un segment majeur de la consommation alimentaire en France, tiré notamment par la charcuterie, les surgelés et la restauration rapide.
Le halal, au sens religieux, désigne ce qui est licite au regard de la loi islamique, par opposition au “haram”. Dans les usages de marché, le secteur s’est d’abord structuré autour de la viande et des produits transformés, avant de s’étendre à d’autres segments (cosmétiques, habillement, tourisme “muslim friendly”), dans des proportions plus limitées.
- Un enjeu structurel au-delà du cas Isla Délice
Au-delà du cas Isla Délice, l’affaire met en lumière un débat plus large : la dépendance d’une partie des consommateurs à des marques halal contrôlées par des acteurs financiers extérieurs, susceptibles d’être exposés à des controverses géopolitiques.
Dans un secteur en forte croissance mais encore très hétérogène, la question de la transparence et de la cohérence éthique, tout comme celle de la gouvernance économique des marques, s’impose progressivement dans le débat public. À terme, la réaction des consommateurs et leur vigilance accrue pourraient contribuer à redessiner le paysage du halal en France et en Europe.
- Certification : un point de friction persistant
Le marché reste par ailleurs confronté à un sujet structurel : l’absence, en France, d’un label halal unique reconnu. Les méthodes varient selon les organismes de certification, alimentant des discussions régulières sur la traçabilité et la rigueur des contrôles.
De nombreux acteurs de la communauté musulmane, rejettent par exemple certains labels halal sur fond de polémique concernant l'utilisation de l'éléctronarcose. Dans ce contexte Isla Délice faisait déjà l'objet de questionnements concernant la validité de son certificat halal.
Face à ce débat, l’organisme de contrôle et de certification halal AVS a publié un message sur le réseau social américain X, mettant en garde contre l’utilisation abusive de son logo. AVS y souligne que « de nombreux commerces affichent le logo AVS sans pour autant être certifiés », une pratique susceptible, selon l’organisme, « d’induire en erreur de nombreux consommateurs ». L’organisme rappelle que seule la présence d’un cadre d’agrément affiché dans l’établissement atteste officiellement de la certification, son absence signifiant que le commerce n’est pas agréé.
À ces enjeux s’ajoutent des controverses récurrentes, en Europe, autour des conditions d’abattage et du bien-être animal, qui continuent d’alimenter les débats sur la crédibilité et l’harmonisation du halal.
- Un poids économique désormais supérieur au bio
Au-delà de la controverse, l’affaire intervient dans un contexte de forte montée en puissance de l’économie halal en France. Longtemps cantonné aux marges des analyses macroéconomiques, le secteur représente désormais un poids supérieur à celui du bio.
En 2025, le chiffre d’affaires du halal en France est estimé entre 7 et 12 milliards d’euros, contre 5,5 milliards d’euros en 2010, soit une progression évaluée à 27 % en quinze ans. Cette dynamique place la France au deuxième rang mondial des marchés halal, derrière la Malaisie.
Cette progression de la consommation du halal est illustrée par le choix assumé de certaines grandes multinationales, de proposer de la viande halal dans tous leurs restaurants, à l'image de l'enseigne de fast food Quick.
Selon plusieurs estimations sectorielles, le halal pèserait aujourd’hui près de deux fois plus que le marché du bio, souvent cité comme référence des mutations de la consommation. Le secteur génère plusieurs milliards d’euros de chiffre d’affaires, emploie des milliers de personnes et attire désormais de grands groupes agroalimentaires ainsi que des investisseurs financiers.
- Une demande intérieure portée par un public élargi
La croissance du marché halal repose avant tout sur la consommation domestique. En 2025, près de 12 millions de foyers achètent régulièrement des produits halal, soit un taux de pénétration de 42 %, en hausse de sept points en deux ans. Au-delà des grandes marques commercialisant des produits alimentaires halal, plusieurs gammes halal de distributeurs ont emergé ces dernières années en grande surface.
Parmi les quelque 10 millions de consommateurs réguliers recensés, près de trois millions ne sont pas musulmans, selon le cabinet Solis. Cette évolution témoigne d’un élargissement du profil des acheteurs : la consommation halal n’est plus exclusivement liée à une pratique religieuse, mais s’inscrit de plus en plus dans des logiques de qualité perçue, de traçabilité ou d’éthique.
Seulement une partie des dépêches, que l'Agence Anadolu diffuse à ses abonnés via le Système de Diffusion interne (HAS), est diffusée sur le site de l'AA, de manière résumée. Contactez-nous s'il vous plaît pour vous abonner.
