8 mars au Liban : des femmes agricultrices entre résilience, crises et bombardements
- « Au sud, il n'y a rien d'autre que des bombardements et des raids », a déclaré à Anadolu Gloria Abouzeid, directrice générale des coopératives au ministère libanais de l'Agriculture
Istanbul
AA / Istanbul / Mariem Njeh et Seyma Erkul Dayanc
« Les coopératives féminines sont les coopératives les plus performantes au Liban. » C'est depuis Beyrouth, sous les bombardements israéliens, que Gloria Abouzeid, directrice générale des coopératives au ministère libanais de l'Agriculture, a accordé un entretien à Anadolu à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes, qui coïncide cette année avec l'Année internationale de la femme agricultrice 2026, une double occasion, selon Abouzeid, de mettre en lumière le rôle des femmes dans le secteur coopératif agricole libanais.
La Journée internationale des droits des femmes, célébrée chaque année le 8 mars, vise à mettre en lumière les inégalités persistantes entre les femmes et les hommes dans de nombreux secteurs, dont l’agriculture. Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les femmes représentent environ 43 % de la main-d’œuvre agricole mondiale, mais disposent souvent d’un accès plus limité aux terres, au financement, aux technologies et aux marchés.
Au Liban, la participation des femmes au marché du travail reste relativement faible. Selon la Banque mondiale, le taux d’activité des femmes est estimé à environ 29 %, contre plus de 70 % pour les hommes. Dans les zones rurales, l’agriculture constitue ainsi l’un des secteurs offrant le plus d’opportunités économiques aux femmes.
L’agriculture demeure par ailleurs un secteur essentiel pour l’économie libanaise, représentant environ 3 à 5 % du produit intérieur brut, selon les estimations de la FAO et de la Banque mondiale. Le secteur joue également un rôle crucial pour la sécurité alimentaire du pays et l’emploi dans les régions rurales.
895 coopératives, dont 120 féminines
Le Liban compte aujourd'hui 895 coopératives enregistrées, dont 120 sont considérées comme féminines, composées d'au moins 80% de femmes membres. « Certaines sont composées à 100% de femmes », a précisé Abouzeid, soulignant que ces coopératives se distinguent par leurs résultats. « On voit un leadership féminin, on voit des femmes qui font entendre leur voix, des femmes actives sur les marchés. »
La directrice a également souligné que la législation libanaise sur les coopératives est « très favorable aux femmes » et ne fait aucune discrimination entre hommes et femmes, « ce qui est très positif pour les femmes dans l'agriculture ».
Abouzeid a également souligné le soutien croissant des familles envers les femmes engagées dans les coopératives. « Les familles sont très fières d'elles, même dans les sociétés plus conservatrices. On voit leurs enfants, leurs maris, qui les soutiennent », a-t-elle déclaré, évoquant les expositions et foires annuelles organisées par sa direction où les femmes viennent présenter et vendre leurs produits de tout le pays.
Selon des données soutenues par les Nations unies, plus de 70 000 agriculteurs sont enregistrés dans le registre national des agriculteurs au Liban, dont plus de 14 500 femmes, soit environ un agriculteur sur cinq officiellement recensé dans le pays.
Dans de nombreuses régions rurales, les femmes sont également très actives dans la transformation artisanale des produits agricoles, notamment la production de confitures, de conserves, d’huile d’olive, de fromage ou de produits traditionnels. Ces activités permettent souvent aux familles rurales de générer des revenus complémentaires.
Les coopératives agricoles constituent par ailleurs un levier important d’autonomisation économique pour les femmes rurales. Selon la FAO, elles permettent aux agricultrices de mutualiser leurs ressources, d’accéder plus facilement aux marchés et de renforcer leur pouvoir de négociation.
À l’échelle mondiale, les coopératives regroupent plus d’un milliard de membres, selon l’Alliance coopérative internationale, et jouent un rôle important dans l’inclusion économique, notamment pour les femmes et les petits producteurs agricoles.
La guerre, défi majeur pour les femmes agricultrices
Interrogée sur la situation des femmes agricultrices dans le sud du Liban, Abouzeid a affirmé que « maintenant, au sud, il n'y a rien d'autre que des bombardements et des raids, et la plupart des gens ont quitté le sud. »
Les défis auxquels font face les femmes agricultrices au Liban sont multiples et s'accumulent depuis plusieurs années : crise économique, COVID, et désormais la guerre. « Dans de nombreuses régions, ces femmes ont tout perdu, toute la coopérative », a déclaré Abouzeid.
Le sud du Liban et la Bekaa sont les régions les plus touchées. « Les gens ne peuvent pas accéder à leurs fermes, à leurs terres, à leurs coopératives », a-t-elle expliqué, ajoutant que dès la fin de la guerre de l'année dernière, des donateurs et des agences avaient aidé à reconstruire les coopératives, avant qu'un nouveau conflit n'éclate.
Depuis la crise financière qui frappe le Liban depuis 2019, le secteur agricole fait également face à une hausse importante du coût des intrants, notamment les semences, les engrais et le carburant, aggravée par la dévaluation de la livre libanaise, selon la FAO.
L'impact de la guerre sur les terres agricoles est également dévastateur. « Quand elles rentrent, il n'y a plus d'arbres, les arbres ont été arrachés ou brûlés », a déclaré la directrice. Elle a également évoqué la pollution des sols et des eaux due aux bombardements, rendant les pratiques agricoles plus coûteuses et complexes. « Le sol n'est pas propre, l'eau n'est pas propre, tout cela nécessite un budget important. »
Si les crises ont durement frappé le secteur, certaines ont paradoxalement ouvert de nouvelles opportunités pour les femmes. « Une chose positive du COVID est que beaucoup de jeunes sont retournés à l'agriculture », a observé Abouzeid. « Les choses étaient fermées, les gens sont retournés dans leurs villages, et quiconque avait un petit bout de terre a commencé à le cultiver. » Une dynamique qui a profité aux femmes, de plus en plus nombreuses à prendre en charge des exploitations agricoles.
Le Liban dépend par ailleurs fortement des importations alimentaires, qui couvrent plus de 80 % des besoins du pays, selon les données des Nations unies. Dans ce contexte, le développement de la production agricole locale est considéré comme un enjeu important pour la sécurité alimentaire.
Dissolution des coopératives fictives
Abouzeid a révélé que son administration mène actuellement un nettoyage en profondeur du secteur coopératif. « Dans le passé, malheureusement, beaucoup de coopératives ont été créées uniquement pour obtenir des financements, pas pour travailler comme de vraies coopératives », a-t-elle affirmé. « Nous dissolvons les coopératives qui ne fonctionnent pas, nous supprimons celles qui n'existent que sur le papier, et nous sommes stricts dans l'établissement de nouvelles. »
Elle a cité l'exemple de l'Italie, où les coopératives représentent 8% du PIB, contre 2% pour l'agriculture seule, selon elle. « C'est mon rêve, mettre le secteur sur la bonne voie, là où il devrait être », a-t-elle déclaré.
L'électricité, défi structurel majeur
Parmi les défis structurels, Abouzeid a particulièrement insisté sur le problème de l'électricité. « Au Liban, l'électricité n'est disponible que trois heures par jour dans certains endroits », a-t-elle expliqué, soulignant l'impact sur les installations de stockage et l'irrigation. « Avec différents donateurs, nous essayons d'aider à fournir une énergie continue, notamment via l'énergie solaire. »
Le coût élevé des intrants agricoles constitue un autre défi majeur. Face à cela, Abouzeid préconise le regroupement en coopératives : « Plus le nombre de membres est élevé, plus les coûts sont réduits. »
La formation, priorité absolue
Au-delà du soutien financier et matériel, Abouzeid a insisté sur l'importance primordiale de la formation. « Il faut leur apprendre à pêcher, pas seulement leur donner le poisson », a-t-elle déclaré. « Si vous ne les éduquez pas, ni le gouvernement ni les donateurs ne pourront les soutenir indéfiniment. »
Selon la Banque mondiale, les femmes rurales font face à plusieurs obstacles structurels, notamment un accès plus limité au financement, aux technologies agricoles et aux programmes de formation.
Les mutations du secteur agricole libanais touchent également les femmes agricultrices dans leurs choix de culture. « Beaucoup de gens coupent leurs arbres de citrus pour planter de l'avocat en raison de sa haute valeur », a expliqué Abouzeid, précisant que la culture de l'avocat « boom » actuellement au Liban et que les exportations se portent bien. Toutefois, la directrice met en garde contre un effet de mimétisme : « Si les agriculteurs voient leurs voisins réussir, tout le monde fait la même chose, nous allons peut-être avoir trop d'avocats. » Un défi supplémentaire pour les femmes agricultrices qui doivent naviguer entre opportunités de marché et risques de surproduction.
Au-delà des cultures végétales, les femmes occupent une place importante dans l'élevage et la transformation des produits animaux. « Les femmes sont principalement présentes dans la transformation alimentaire, produits laitiers, yaourts, fromages, confitures, labneh, kishek », a indiqué Abouzeid. Un secteur où leur savoir-faire traditionnel constitue un véritable atout économique, notamment dans le cadre des coopératives féminines.
La pêche, secteur méconnu du ministère
Moins connue du grand public, la tutelle du secteur de la pêche relève également du ministère de l'Agriculture. Abouzeid a évoqué les défis de ce secteur touchant notamment les femmes : pollution de la Méditerranée, utilisation illégale de la dynamite par certains pêcheurs, et manque de régulation. « L'industrie de la pêche est un monde en soi, mais elle doit être contrôlée pour pouvoir nous fournir un poisson propre et non pollué. »
Sur la présence des femmes dans ce secteur, la directrice a indiqué qu'elle reste très limitée. « Il existe une coopérative dans le nord du Liban où des femmes fabriquent des filets de pêche, elle est en cours de création », a-t-elle précisé. Elle a également souligné que l'encouragement des femmes vers ce secteur doit venir d'elles-mêmes et de leurs familles : « Ce sont des choses qu'on ne peut pas imposer. »
La propriété foncière, obstacle silencieux
La question de la propriété foncière reste un obstacle majeur pour les femmes agricultrices au Liban. « Beaucoup de communautés ne permettent pas aux femmes d'hériter », a reconnu Abouzeid. Toutefois, des solutions alternatives existent : location de terres ou exploitation collective dans le cadre d'une coopérative. « Vous voyez des femmes à la tête de fermes, et cela se développe, surtout depuis le COVID. »
Selon la FAO, moins de 10 % des terres agricoles au Liban sont détenues ou gérées par des femmes, ce qui illustre les obstacles persistants liés à l’accès à la propriété foncière et aux ressources productives.
À la fin de l'entretien, Abouzeid a tourné sa caméra vers la fenêtre, montrant silencieusement la fumée qui s'élevait au-dessus de Beyrouth, avant d'adresser un message aux femmes : « Croyez en vous et prouvez que vous pouvez le faire. Quand vous montrez que vous essayez d'améliorer votre situation et votre communauté, vous aurez le soutien des gens autour de vous. Quand les femmes sont autonomes, la famille est autonome. »
