AA/Tunis/Saïda Charfeddine
Ancien président de l’ONG "Médecins Sans Frontières" (MSF) pendant plus de dix ans, Rony Brauman est l’une des figures emblématiques de l’action humanitaire dans les zones de conflits depuis les années 1980.
Interviewé à Tunis par Anadolu, il dit que la décision concernant l’aide humanitaire relève à la fois des gouvernements et des organismes d’aide, «quand l’ONG ne peut pas ou ne veut pas intervenir, personne ne peut la forcer» précise-t-il, soulignant cependant que ce sont les responsables politiques qui décident en premier lieu, d’ouvrir ou pas leur pays à l’aide internationale; et qu'ils sont parfois contraints de le faire sous la pression des événements comme cela a été le cas lors du tremblement de terre à Haïti en 2010 où l’aide humanitaire était urgemment requise.
« Dans le cas d’une épidémie comme Ebola, il n’est pas facile pour un gouvernement de le reconnaître parce qu’il y a des impératifs économiques, donc on tente de différer, de masquer la réalité ce qui explique les tergiversations», explique-t-il, tout en notant que les ONG humanitaires privées comme MSF prennent souvent l’initiative de proposer le recours à l’aide parce qu’elles sont déjà sur le terrain et elles y ont des interlocuteurs.
EBOLA ET VIH : LE PASSAGE DU SANITAIRE AU SECURITAIRE EST DECISIF
Brauman rappelle que vers fin mai début juin 2014, l’épidémie Ebola était déjà hors de contrôle et la situation grave. « Il a fallu attendre deux mois encore avant que l’organisation qui a la tache de veiller sur la sécurité sanitaire du monde (OMS) n’annonce l’alerte internationale, après que MSF a lourdement insisté sur le fait qu’il y avait une situation d’urgence» précise-t-il.
«Les Etats riches se sont réveillés pour débloquer budgets, moyens logistiques et compétences au moment où avec le problème sanitaire, la souffrance collective et la mortalité, on a découvert le problème de sécurité avec la menace pesant sur d’autres pays et le risque d’effondrement d’Etats comme l’avait déclaré en juin, la présidente du Libéria, Ellen Johnson Sirleaf», déplore Brauman qui estime que le passage du problème sanitaire à celui sécuritaire a été «absolument décisif » dans le déclenchement de la mobilisition internationale.
Il en était de même, d’après lui, lorsque qu’en 2000 on avait déclaré un état d’urgence de santé publique face au VIH Sida qui menaçait de déboucher sur une déstabilisation politique et une insécurité généralisée. «Avec les fortes pressions des ONG, ce qui était impossible était alors devenu la règle à savoir la vente de médicaments antirétroviraux sous une forme générique qui permettait que le coût d’un traitement passe d’environ 10000 à seulement 100 USD par an» dit-il.
«Pour Ebola, je crois que les laboratoires ne sont pas en cause d’abord parce qu’il n’y a pas de médicament disponible donc il n’y a rien à bloquer. Et puis lorsque vous avez une épidémie de quelques semaines qui fait un petit nombre de victimes, ce qui a été jusqu'à cet été le cas d'Ebola, vous n’avez même pas la possibilité de développer un médicament et de tester son efficacité» explique l’ancien président de MSF.
CORRUPTION : PAS DE REPONSE POLICIERE C’EST UNE QUESTION DE DEMOCRATIE
A une question sur le détournement des aides humanitaires au profit de l’armement, des politiques ou des particuliers, Brauman déclare qu’au niveau des ONG humanitaires il y a dans l’ensemble une « bonne canalisation de l’action et des budgets ». Il précise par ailleurs que « le problème déborde l’aide humanitaire pour être celui de la corruption, donc de démocratie, de liberté de critiquer et de régulation interne de la société». Pour lui, il n’y a pas «une bonne réponse comptable ou policière» à cette question et seules des conditions de bonne gouvernance nationale peuvent la résoudre. Admettant que c’est «encore plus révoltant et inacceptable» lorsqu’on est en situation d’urgence, il cite l'exemple de détournement de fonds angolais, qui étaient destinés aux victimes d’Ebola au Libéria et dont «la moitié a disparu».
TEMOIGNAGE DES ONG: « LA SITUATION PARA-GENOCIDAIRE » DES MUSULMANS DE BIRMANIE
A la question de l'obligation où pas pour les ONG de témoigner de ce qu'elles observent sur le terrain, Brauman indique que certaines ONG s’interdisent de le faire et d’autres se donnent le droit de la libre parole. « Mais tout ne relève pas du choix et de la culture de l’ONG, il y a aussi des situations où l’on a la liberté de témoigner et d’autres moins», explique-t-il, évoquant à ce propos l’expérience de MSF dans «le processus para-génocidaire de la minorité musulmane des Rohingyas en Birmanie, MSF a tenté de témoigner et la réaction des autorités birmanes a été immédiate. Nous n’avons pas été expulsés mais interdits dans la zone où nous travaillions ».
Pour cet acteur de l'humanitaire, le dilemme est très difficile à trancher: "MSF a un grand programme qui livre l’essentiel des soins aux malades victimes du Sida en Birmanie. Faut-il alors sacrifier des dizaines de milliers de personnes ou continuer à témoigner ?» s’interroge-t-il, assurant que MSF est connue pour s’exprimer et revendiquer cette liberté d’expression.
Les ONG n’ont pas une obligation de témoigner parce que cela supposerait un cadre juridique, selon Brauman, mais «une sorte de pression morale » pèse sur les acteurs de l'humanitaire, dit-il rappelant que quand il n’y a ni journalistes ni humanitaires dans une région on peut être sûr que des choses sérieuses s’y passent comme ce « huis-clos horrible ( 2000 personnes qui auraient été tuées à Baga au nord du Nigéria par Boko Haram) d’il y a quelques semaines près du Lac Tchad. MSF est à Maiduguri et je ne sais pas combien de temps nous allons tenir, la situation est très dangereuse, mais à Baga il n’y a personne à ma connaissance » indique-t-il.
Très critique de certains aspects del'action humanitaire dans ses ouvrages, Brauman déclare cependant: «Je ne suis pas désenchanté par le travail humanitaire parce que je n’ai jamais été dans l’enchantement. J’ai abordé cette action en médecin, en pragmatique, sachant que dans le monde imparfait où nous vivons tout peut être instrumentalisé". Mais, reconnait-il encore, la «fierté» de voir par exemple, que MSF emploie 3000 salariés en RCA et continue à y apporter soins et confort «reste un noyau dur dans lequel je continue à me reconnaitre, malgré toutes les analyses critiques que j’ai pu faire de l’action humanitaire ».