Politique

Tunisie - Fête de l'Evacuation: l'histoire dit-elle tout ?*

-La base navale de Bizerte dont sont partis, le 15 octobre 1963, les derniers soldats français, serait peut-être revenue à la Tunisie, sans le sacrifice des 650 martyrs, tombés deux ans, plus tôt...

Ekip   | 15.10.2021
Tunisie - Fête de l'Evacuation: l'histoire dit-elle tout ?* Présidence de la République tunisienne

Tunis

AA/Slah Grichi**

Historiens et analystes ont toujours divergé à propos de ce qui se rapporte à l'évacuation, un certain 15 octobre 1963, des derniers soldats français de la base navale de Bizerte. Un événement qui a scellé l'aboutissement de l'indépendance totale de la Tunisie. Une évacuation que le premier président de la République, Habib Bourguiba, a rendue pérenne, en instituant cette date, fête nationale et en la liant à ce qu'il a constamment appelé une "guerre héroïque" qui a opposé, deux ans et trois mois plus tôt, une petite armée en construction, sommairement équipée et inexpérimentée, appuyée par une foule exaltée mais désarmée pour la plupart, à l'armada française qui, en moins quatre jours (19 - 23 juillet 1961) , l'a écrasée, tant les forces étaient disproportionnées. Les chiffres ne sont pas très exacts, mais on parle de 650 morts et 1560 blessés entre soldats et civils, contre 25 morts, côté français.

Ce triste événement où la France de Charles de Gaulle n'a pas fait dans le détail, fera dire à ce dernier pour justifier la force exagérée de feu aérienne, maritime et terrestre, utilisée : "Il le fallait pour qu'on sache ce qui arrive quand on se frotte à l'armée française". Pourquoi cette bataille et comment est-elle intimement liée à ce qui est célébré, depuis le 15 octobre 1963, comme la fête de l'indépendance.

Une base stratégique

Dans les accords du 3 juin 1955 sur l'autonomie interne, il était stipulé que la France gardât deux "zones de sécurité" (entendre bases militaires), au sud et à Bizerte, à l'extrême nord du pays. Le protocole d'indépendance totale du 20 mars 1956 n'a pas modifié ce point. En fait, la France justifiait son désir d'ancrage, surtout à Bizerte, pour contrôler la rive sud est de la Méditerranée, contre une éventuelle poussée soviétique vers l'Europe de l'Ouest. Cela ne pouvait que convenir à l'Occident et à l'Alliance atlantique. En fait, elle avait un autre impératif plus important et plus urgent, se rapportant à "son" Algérie qu'elle s'était rattachée pendant plus d'un siècle et qu'elle voulait à jamais française...

Mais voilà que Habib Bourguiba, pas encore président (la Tunisie adoptera le régime républicain le 25 juillet 1957) et avant même que le Bey ne le charge de former le gouvernement (avril 1956), déclare dans un discours enflammé, dès le 22 mars -soit deux jours après l'annonce de l'indépendance- "après une période transitoire, toutes les forces françaises doivent quitter le pays, y compris de Bizerte". Sept ans et autant de mois, pleins d'événements et de sang, s'écouleront avant que cela ne soit fait. Mais si le "leader de l'indépendance" savait sûrement qu'il jetait ce jour-là, le premier jalon de l'évacuation, étant adepte-maître de la politique des étapes, il ignorait ce que cela allait coûter et ce qui aurait pu être évité.

Cela avait, évidemment, provoqué un sentiment l'exacerbation, côté français, qui allait monter, surtout que Bourguiba affichait clairement son soutien au Front de libération national algérien (FLN) à qui il permettait d'utiliser le nord-ouest comme base d'entraînement, de départ et de retrait à des opérations contre l'occupant. Sans parler du siège à Tunis, qu'il a octroyé au Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA).

Aussi les relations entre la Tunisie et la France allaient-elles de mal en pis, pour atteindre la rupture diplomatique, quand l'aviation française bombardera le village de Sakiet Sidi Youssef, où s'étaient retranchés des combattants algériens, mêlant leur sang à celui de civils tunisiens. Bourguiba en profitera pour mener une campagne médiatique internationale qui mettra à mal le gouvernement français et, par là même, de revendiquer l'évacuation de ses deux bases.

Seule celle du Sud, sans grande importance, le sera. C'est que bien que l'OTAN ne considérât plus la base navale de Bizerte comme stratégiquement nécessaire et cessât de la subventionner, elle devenait indispensable à la France, d'autant qu'elle s'engageait dans une vraie grande guerre avec la résistance algérienne. Une guerre qui durera quatre ans et qui fera plus d'un million de morts, parmi les voisins de la Tunisie.

Bourguiba dans l'embarras

D'un autre côté, Bizerte était encore importante stratégiquement pour la France qui, dans son opposition au bloc soviétique, voulait garder "pignon" sur le sud de la Méditerranée, en attendant de terminer son programme nucléaire. Seulement, cela embarrassait Bourguiba, connu pour son penchant pro-occidental et opposé au pan-arabisme, prôné par le leader égyptien Nasser et par la deuxième figure de proue de la résistance pour l'indépendance de la Tunisie, Salah Ben Youssef qui a fui Bourguiba en s'exilant en Égypte puis en Allemagne, mais dont les sympathisants se comptaient par dizaines de milliers, voire par régions entières.

Même les Algériens, qu'il continuait de soutenir pourtant, trouvaient qu'il n'en faisait pas assez, pour empêcher la France d'utiliser la base de Bizerte contre eux. C'est ainsi qu'à l'aube des année 1960, son image commençait, également, à perdre de sa brillance, au sein de l'Organisation des pays non alignés, dont il est l'un des initiateurs. Dès lors, il lui est devenu inévitable, de se "débarrasser" de cette base, fût-ce par un coup d'éclat, les initiatives diplomatiques n'ayant pas fait, jusque-là, plier les responsable français. Encore moins Charles de Gaulle, revenu au pouvoir en 1958, plus rigide que jamais, avec le coup d'éclat mené, deux semaines plus tôt, par des généraux à Alger (13 mai).

L'extension de la piste d'atterrissage de la base lui fournira l'occasion de créer un incident majeur. Ordre sera donné de ne plus permettre aux soldats français de sortir de la base, sauf munis de laisser-passer fourni par les autorités tunisiennes. Même le commandant de la base sera pas excepté. Les fournisseurs locaux en matériaux sont, par ailleurs, sommés de ne plus rien livrer. Et comme les travaux continuaient, des manifestations de jeunes défilaient devant les barbelés entourant la base et dans le reste du pays, avant qu'un bataillon de la toute novice et inexpérimentée armée ne soit dépêché sur place, avec ordre de tirer sur chaque avion qui atterrirait ou décollerait de la base qui avait été déjà assiégée sur deux côtés, par des tranchées creusées par de jeunes militants qui ne cessaient d'être rejoints par des groupes de citoyens, venus "guerroyer" des quatre coins du pays, sans armes, sinon munis de fourches et de pelles de labour...de fusils de chasse, dans le meilleur des cas.

Bourguiba ne pensait certainement pas faire la guerre avec "ça", à une armée professionnelle, sur-entraînée et sur-équipée. Il ne s'attendait pas non plus à ce que l'incident qu'il cherchait tournerait au massacre que nombreux lui reprocheront. Peut-être tablait il sur le sacrifice de quelques vies, juste de quoi mener une campagne analogue à celle qui a suivi le bombardement de Sakiet Sidi Youssef.

A quoi bon rester...a dit de Gaulle

Mais peu de temps après que l'ordre de tirer a été exécuté sur un avion qui a roulé en face des soldats tunisiens, pour tester le sérieux des mises en garde, "un déluge de feu s'est abattu sur nous", témoigne le Général à la retraite Saïd El Kateb. Le jeune lieutenant de 25 ans qu'il était à l'époque, commandait le bataillon dépêché devant la base et c'est lui qui a tiré le premier sur l'avion. Il continue son témoignage : "Les mortiers et les boulets de canon pleuraient. Cela venait de terre, de mer, avant que l'aviation ne se joigne à la bataille. On résistait, mais on ne pouvait tenir, aussi peu préparés que nous étions et si peu équipés. Un miracle que le combat ait duré quatre jours". *

Près de 650 morts et environ 1560 blessés qui n'auront, malgré tout, pas servi à faire évacuer la base. Tout au plus, ont-ils permis à Bourguiba de redorer son blason auprès des Algériens et du monde arabe. Il aura fait sa guerre qui sera à la base de la Fête de l'Evacuation du 15 octobre 1963. Car la France ne quittera Bizerte qu'après avoir été contrainte à accepter l'indépendance de l'Algérie et une fois son programme nucléaire achevé.

Cynique, de Gaulle fera sa fameuse confidence : "A quoi bon rester? Nous pouvons désormais pulvériser en même temps Moscou et Bizerte".

Bourguiba qui sait profiter des heurs comme des malheurs des événements et des imprévus, qui sait aussi écrire l'histoire, intégrera le départ, le 15 octobre, du dernier soldat français, comme un haut fait de la lutte nationale. Il le fêtera deux mois plus tard en grandes pompes à Bizerte même, en présence de Jamal Abdel Nasser, le président algérien Ahmed Ben Bella, le prince héritier de Senoussi, le roi de Libye et l'envoyé spécial de Hassan II du Maroc.

Les grands hommes politiques sont aussi ceux qui savent sortir toujours gagnants. Bourguiba, en plus de ses autres indéniables qualités et de ses quelques ratages, était de ceux-là.

*Les opinions exprimées dans cette analyse n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas forcément la ligne éditoriale de l'Agence Anadolu.

**Slah Grichi, journaliste, ancien rédacteur en chef du journal La Presse de Tunisie.

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