AA/ Tunis
La nouvelle stratégie de la France dans la bande sahélo-saharienne, qui consiste notamment à y installer des bases militaires permanentes, vise particulièrement à déblayer la route aux entreprises françaises qui avaient déserté cette zone en raison de l'insécurité, selon des experts français et africains.
La récente tournée sous-régionale (Côte d'Ivoire, Sénégal, Mauritanie) du ministre de la Défense français, Jean-Yves Le Drian, consacre "une approche régionale dans la lutte anti-terroriste" selon celui-ci, laquelle permettra d'installer des "pôles" stratégiques, logistiques et opérationnels dans les pays de la région.
Le timing de cette restructuration, annoncée depuis janvier à Washington et confirmée à l'occasion de cette tournée du 9 au 12 mai, se justifie, selon le géopoliticien franco-africain, Lucien Pambou, par la recrudescence de la menace des groupes armés, ce qui appelle à rompre avec la ponctualité des ripostes, au profit d'une nouvelle approche globalisée.
"La crise centrafricaine, la guerre au Mali et la montée en force de Boko Haram modifient la donne concernant la présence miltiaire française en Afrique." estime Pambou, dans une déclaration à Anadolu "Au départ, les interventions militaires étaient ponctuelles. Aujourd'hui y a une tendance vers un déploiement plus stratégique des forces françaises pour intégrer, au maximum, le champ des pays de la région"
Ce retour militaire de la France est, en outre, sous-tendu par des objectifs économiques. C'est également une redistribution des cartes militaires dans laquelle les pays partenaires africains de la France trouveront leurs intérêts, selon Pambou.
"Après un certain retrait sous-tendu par des raisons budgétaires, la France marque son retour militaire sur le sol africain. Elle n'est jamais partie et était présente avec des forces spéciales pour aider les pays africains à assurer leur sécurité. Cela va précipiter le retour des entreprises françaises qui ont déserté l'Afrique." estime Pambou "L'ntérêt poursuivi par ces pays partenaires de la France est lié à la faiblesse de leurs armées. Dès lors, la présence de la France au Sénégal et en Côte d'Ivoire constitue une sorte "de gaz de paix" pour leur sécurité. C'est également un signal envoyé aux groupes armés ou à des forces menaçant de déstabiliser le pouvoir en place, à l'instar du Mouvement des Forces Démocratiques de la Casamance (Mouvement séparatiste au Sénégal) ou même le FPI (Front Populaire Ivoirien/opposition, parti de l'ancien président ivoirien Laurent Gbagbo)"
Les opérations militaires Serval [au Mali], Épervier [au Tchad] ou Sabre [au Burkina-Faso] intègreront, à terme, une nouvelle configuration "pour lutter contre le terrorisme à l’échelle régionale", selon le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian.
"Notre rôle est de poursuivre dans la lutte contre le terrorisme, non seulement au Nord-Mali, mais aussi au Nord-Niger et au Tchad. Nous sommes en train de réorganiser notre dispositif pour que 3 000 militaires français soient dans cette lutte contre le terrorisme » a déclaré Le Drian, lors d'un entretien télévisé sur la chaîne française BFM TV, le 8 mai "Il y aura toujours un millier de militaires français au Mali, la nouveauté c’est que ça va être recentré sur Gao. Il y aura 3000 sur la bande sahélo-saharienne, une bande de danger et de traffic en tout genre"
Abidjan et Djibouti assureront un rôle de réserve BOA (Base opérationnelle avancée) alors «à partir de Dakar et de Libreville (Gabon) partiront "face à la menace à la sécurité, qui existe aujourd’hui et qui est très forte, le commandement, l’anticipation et la stratégie pour cette partie de l’Afrique» a déclaré le Drian au cours d'une visite, dimanche, à Dakar.
Pour le politologue sénégalais Justin Ndiaye, la terminologie se référant aux "pôles" cache la volonté d'instaurer de véritables bases militaires permanentes.
"Le Drian a parlé de pôles opérationnels mais en réalité ce sont des bases. Les Français sont très forts avec leur langue, il utilisent la sémantique pour masquer le jeu. En vérité, c'est l'ancienne réalité qui revient sous un habillage nouveau." estime Ndiaye dans une déclaration à Anadolu "L'ancien président Abdoulaye Wade avait gelé une bonne partie des accords de défense avec la France, Macky Sall son successeur les a réactivés. A quel dégré ? on ne sait pas. Mais aujourd'hui, l'actualité est claire : les Français reviennent en force, il parlent de pôles, mais, est ce que ce sont pas de vraies bases."
Un diagnostic confirmé par Lucien Pambou, du comité de rédaction de Géopolitique Africaine.
"L'objectif affiché à long terme est l'installation d'une véritable base militaire. Les Français ne peuvent pas le dire d'une façon directe, mais les actes sur le terrain disent que la France redessine une nouvelle image militaire dans ce sens. Le Gabon, Sénégal et la Côte d'ivoire, ce sont les pays amis où la stratégie s'établit et d'où la force peut décoller rapidement. La transformation de l'opération Licorne, en Côte d'Ivoire, obéit à cette logique".
De fait, le 10 mai, le ministre de la Défense français annonçait à Abidjan « nous allons transformer Licorne en forces françaises en Côte d’Ivoire afin que sa présence, ici à Abidjan, puisse aider à des interventions éventuelles sur d’autres théâtres à partir de la Côte d’Ivoire, et éventuellement de soutenir aussi les opérations qui peuvent se développer dans le cadre du contre-terrorisme que nous menons dans la bande sahélo saharienne ».
Ce redéploiement stratégique s'effectue, par ailleurs, dans le cadre d'un partage des rôles entre puissances militaires internationales" selon l'universitaire français "Il n'y a pas de tensions entre les puissances mais un partage des rôles et une volonté de travailler ensemble devant des menaces et des ambitions de mêmes natures" déclare-t-il.
"Entre Washington et Paris, l’accord est ici total" rappelle Le Drian, dans une allocution prononcée le 24 janvier, devant le Centre des Etudes Stratégiques et Internationales (CSIS) à Washington, pendant laquelle il a exposé la vision sécuritaire et stratégique française en Afrique.
A la question de savoir si cette nouvelle configuration permettra d'éradiquer la menace des groupes armés, le ministre de la défense a affiché unoptimisme, lors d'une émission sur la chaîne française BFM TV, tout en reconnaissant qu'il s'agissait d'une opération sine die « Nous resterons le temps qu’il faudra, il n’y a pas de date limite » a-t-il déclaré.
Une douzaine d'Etats africains acceuillent, à ce jour, une présence militaire française. Le continent représente une zone d'intérêt prioritaire pour la France,en raison de liens historiques, mais aussi, en raison du "potentiel immense de croissance économique et de développement humain" qu'offre l'Afrique à l'aube du XXIème siècle, selon les propos du ministre de la défense français, jean-Yves Le Drian.
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