AA- Ouagadougou - Boukary Ouédraogo
L’Union pour le Progrès et le Changement (UPC-opposition) a dénoncé, samedi, le projet de loi proposé par les députés du Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP-parti au pouvoir) et ses alliés, dans le but de modifier l’article 37 de la Constitution, limitant, depuis un amendement d'avril 2000, à deux le nombre des mandats présidentiels.
Pour se maintenir au pouvoir au-delà du terme de son dernier mandat constitutionnel, le Président Burkinabè, n'aura que la carte de la révision de l'article 37 de la Constitution à jouer en profitant de tous les atouts à sa disposition, a estimé Marwan Ben Yahmed, directeur de publication du magazine africain édité à Paris "Jeune Afrique", dans un entretien avec Anadolu.
Toutefois, en plus de bénéficier d'une très bonne aura en Afrique de l'Ouest et centrale pour y avoir conduit moultes médiations, le président burkinabè détient à son arc plusieurs cordes qui pourraient lui faciliter, selon Ben Yahmed, la sollicitation d'un troisième mandat depuis l'introduction de la réforme constititutionnelle, le cinquième depuis son accession au pouvoir en 1987.
"Blaise Compaoré a 63 ans. En politique africaine, c'est relativement jeune." explique Ben Yahmed. "Rajoutons qu'il a beaucoup évolué au fil des années, notamment en termes de doctrines politiques et économiques. Il est malin et pragmatique, en plus d'entretenir des liens très étroits avec ses voisins et les puissances étrangères."
Malgré le retour au pays, après une carrière diplomatique à l'étranger, de Zéphirin Diabré, qui préside depuis le 1er mars 2010 au destin de l'Union pour le Progrès et le Changement" (UPC), un des principaux partis d'opposition, celui-ci, peine à se poser en rassembleur, en l'absence de gros moyens. Malgré la sédition, depuis le 4 janvier 2014, de centains cadres et militants CDP, les nouveaux venus de l'opposition burkinabè ne bénéficient pas, selon Marwan Ben Yahmed, de beaucoup de crédibilité.
"Ces mêmes dissidents, quelques semaines auparavant, étaient pour la révision" se souvient Ben Yahmed "Après que le Président leur a retiré, lors du dernier congrès du parti, postes ou avantages, ils sont partis. Leurs ambitions démocratiques sont donc assez récentes. L'ancienne opposition, quant à elle, est encore divisée et bénéficie de peu de moyens."
Pendant la dernière décennie, le Burkina Faso a été confronté à de nombreuses difficultés: crise financière mondiale, afflux de plus de 43 000 réfugiés maliens (chiffres HCR), crise régionale ivoirienne, chute des cours mondiaux du coton, dont il est le premier exportateur en Afrique. Il enregistre, toutefois, en 2013 un taux de croissance de 7.5% (chiffres de la Banque Mondiale). De quoi servir la popularité de Compaoré, selon Marwan Ben Yahmed.
"Compaoré détient à son actif un bon bilan économique, dans un pays dépourvu d'atouts naturels" assure Ben Yahmed. "L'équation politique n'est donc pas totalement résolue, car la situation n'est pas forcément contre lui. Compaoré tient encore l'armée et dans le pays profond, là où les gens sont loin de ces débats politiques, il bénéficie d'une certaine popularité."
Malgré ces bons résultats, la population burkinabè vit dans une grande pauvreté, (46.7% en dessous du seuil de pauvreté en 2009 selon les estimations du Factbook de l'agence américaine CIA, chiffre non confirmé officiellement). La tension sociale qui grogne pourrait constituer un obstacle à cette révision constitutionnelle dans un pays où les grèves et les revendications salariales ont souvent déblayé la route aux coups d'Etat.
"La révision de l'article 37 est éminemment politique. Mais, on s’est aussi rendu compte que toutes les catégories sociales sont désormais impliquées parce que cette question concerne tous les Burkinabès" relève le politologue et constitutionnaliste burkinabè Samuel Ibrahim Guitanga dans une déclaration à Anadolu. "On a désormais deux camps qui s’affrontent. D’un côté la majorité, de l’autre, l’opposition combinée aux syndicats et à la société civile"
Avec l'intention affichée du camp présidentiel de remodeler l'article 37 qui permettra à Compaoré de briguer un nouveau mandat à l'issu de l'élection présidentielle de novembre 2015, l'opposition critique une absence de transition "légitimée par le droit" qui conduit, de facto, à "l'installation d'un pouvoir à vie", selon Guitanga.
"L’usure du pouvoir porte atteinte au sacrosaint principe de l’alternance." estime le constitutionnaliste burkinabè. "La constitution garantit la participation de tout citoyen à la gestion des affaires publiques. Ce qui voudrait dire que tout burkinabè peut prétendre être au sommet de l’Etat, ce qui rompt avec la gestion patrimoniale de l’Etat. Or, cela fait bientôt 27 ans que le même président est au pouvoir."
Pour des responsables du parti présidentiel, cette révision ne vise pas "forcément" à maintenir Compaoré au pouvoir. Selon Marcel Kouraogo, secrétaire général adjoint chargé de la mobilisation des jeunes au Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), cette démarche s'inscrit, plutôt, dans le cadre d'un effort "d'adaptation" des institutions aux défis actuels.
"Si la constitution ne répond plus aux aspirations actuelles, c’est normal qu'elle soit modifiée selon les mécanismes prévus à cet effet" soutient Kouraogo dans une déclaration à Anadolu " Je ne sais pas pourquoi les gens pensent que c’est le président Compaoré que nous voulons forcément maintenir au pouvoir. Lorsque son mandat sera à son terme, nous allons désigner notre candidat au niveau du parti. Si les militants donnent leur confiance à Compaoré, nous irons dans ce sens."
Pour sortir de cette impasse, une médiation composée de trois dignitaires religieux a été engagée, au mois de janvier, sous la présidence de l'ancien chef d'Etat Jean-Baptiste Ouédraogo. Cette initiative a, toutefois, peiné à rapprocher les points de vue entre le camp présidentiel et l'opposition. Le 10 mars, le groupe de Ouédraogo a annoncé l'échec de la médiation.