AA - Bamako - Fabien Offner
La menace des groupes armées dans le Nord du pays, le trébuchement des administrations dans les zones septentrionales et la multitude des médiations internationales, constituent trois facteurs freinant le processus de réconciliation nationale au Mali, selon Jean Hervé Jezequel, spécialiste de la région du Sahel, au sein de l'International Crisis Group (ICG).
« Toutefois, cela n'empêche d'admettre que la situation du pays s’est améliorée, moins d'une année après la signature de l'accord préliminaire de Ouagadougou et l'élection du Président Ibrahim Boubacar Keïta », a nuancé M. Jezequel, dans un entretien avec Anadolu.
Ci-dessous l'essentiel de l'interview:
AA- Au lendemain de son élection en août 2013, le président Ibrahim Boubaker Keita a promis de rétablir la sécurité et de restaurer les institutions de l'Etat. Est-il parvenu un an plus tard à concrétiser ses promesses, selon vous?
JHJ- Il y a eu une certaine amélioration des prestations administratives. Toutefois, les difficultés sont toujours là. Dans la région de Kidal, beaucoup de zones ne sont pas encore couvertes, faute de sécurité. D’autant plus que la plupart des corps administratifs ont du mal à quitter les grandes villes, où les services vitaux et les besoins élémentaires sont plus disponibles qu’ailleurs. Pour preuve, les services de santé et les établissements scolaires sont défaillants dans plusieurs régions, à commencer par le Nord. Et l’Etat, contrairement aux recommandations des Organisations internationales, hésite encore à redéployer ses services dans les zones peu peuplées.
JHJ- L'accord de Ouagadougou signé en juin 2013 fixe les conditions garantes de négociations de paix efficaces. Il est cependant partiellement appliqué. Quelles en seraient les raisons?
Les obstacles sont inhérents à la difficulté de trouver une plate-forme commune et un terrain d’entente entre les groupes armés et le gouvernement. Ajoutons la multitude des médiateurs internationaux (le Burkina-Faso, l'Algérie, le Niger et le Maroc) qui ne fait que parsemer d'embûches le chemin de la réconciliation nationale. C’est que chacun essaie de contrer son rival, en jouant la carte des groupes armés qui lui sont favorables. Ce faisant, il y a aujourd’hui le besoin de repenser et de revoir la médiation internationale.
Sur un autre plan, le gouvernement actuel se réserve d’adhérer à l'accord signé par son prédécesseur avec les groupes armés. Il estime que ces derniers sont loin d’être invincibles et œuvre à retarder les négociations, espérant parvenir à les affaiblir, avant d'engager des pourparlers avec eux. Ce qui constituerait un jeu dangereux pouvant conduire à l’émergence d’autres groupes armés, profitant de la situation actuelle pour se faire une légitimité. Il est très important d’organiser ces négociations au Mali, avec pour option de revoir le choix de Bamako pour les abriter.
AA- A maintes reprises, le Nord du Mali était la cible des groupes armés, ces derniers temps. Risque-t-on de les revoir squatter la région après avoir été chassés par les militaires français, il y a près d’un an ?
JHJ- On y a enregistré jusque-là des tirs de roquettes et des attaques par engins, visant à entretenir un climat de peur et de terreur. Leurs artisans auraient tenté de signaler à leurs cibles : "restez où vous êtes, la campagne nous appartient". Mais, il ne faut tout de même pas sous-estimer les évolutions qui pourraient avoir lieu. Car ces groupes mènent généralement des stratégies cohérentes.
AA- La Minusma (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali) serait-elle en mesure de relever les défis sécuritaires à venir ?
JHJ- Dans sa configuration actuelle, il lui serait difficile d'accomplir cette tâche. Il y a un an, l'insécurité concernait essentiellement les villes. Les forces de maintien de la paix sont alors efficacement intervenues. Aujourd’hui, ça a changé et les troubles sécuritaires ne sont plus du côté des villes. C’est la campagne qui en est devenue la cible. La Minusma, tout comme le reste des missions onusiennes, souffre de défaillances structurelles. D’où l’impératif d’une révision adaptée à la réalité du terrain.