Politique

La Tunisie espérait mieux de ses hautes instances (II)

Chawki Tabib (ex-président de l'INLUCC) : "La lutte contre la corruption n'est pas un fonds de commerce médiatique ou politique"

Slah Grichi   | 26.11.2020
La Tunisie espérait mieux de ses hautes instances (II)

Tunis

AA/Tunis/Slah Grichi

Nous entamons notre série d'interviews consacrées à la situation en Tunisie et à l'apport des hautes instances dans le paysage socio-politique. Notre premier invité est Chawki Tabib, ex-président de l'INLUCC (Instance nationale de lutte contre la corruption).

Vous êtes connu, entre autres, comme juriste, bâtonnier des jeunes avocats, président, fondateur du Centre de Tunis de la médiation et de l'arbitrage, membre actif de la Ligue des droits de l'homme, président de l'INLUCC, mais peu de gens savent que vous vous êtes intéressé à la musique, jusqu'à devenir Secrétaire général de Jeunesse musicale tunisienne, puis africaine. Parlez nous de cette époque.

Cela remonte à longtemps. Lycéen, puis étudiant, je partais avec des camarades, fin juin, à Marseille par bateau. Nous passions l'été à faire le tour de plusieurs villes de l'Europe desservies par les trains, grâce à la gratuité que nous offraient nos cartes "Inter-rails". De Marseille, nous allions jusqu'à Istanbul, avant de retourner, en septembre, dans le sud de la France pour les vendanges et gagner un peu d'argent pour nos études et le périple de l'année suivante.

Pendant ces vadrouilles estivales, j'étais fasciné par les différentes et multiples expressions musicales qui étaient données dans la rue, sur les places publiques, dans les stations de métro... Étant moi-même amoureux de musique, je me disais pourquoi ne pas oeuvrer à faire sortir le "produit" des jeunes Tunisiens des espaces habituels et des circonstances "formelles" auxquelles n'assistaient que quelques officiels, proches et initiés. Je désirais que nos talents en herbe se fassent connaître à l'étranger et accueillent des jeunes du monde. C'est ainsi qu'à la première occasion, j'ai intégré la Jenesse musicale tunisienne où j'ai fait un assez long parcours, à l'échelle tunisienne, méditerranéenne et africaine.

Jouez-vous d'un instrument ou chantez-vous?

Je chante, oui...chez moi, à titre privé. J'écoute tous les genres, mais bien entendu, j'ai mes airs et mes morceaux de prédilection. Hélas, je n'ai pas eu l'occasion, ou plutôt le temps, d'apprendre à jouer d'un instrument.

Que vous a apporté cette expérience dans votre parcours?

Malgré la responsabilité et le volet organisationnel, il y avait le plaisir et de la quiétude d'être dans le monde de la création et de l'accomplissement de l'acte musical. La Jeunesse musicale qui m'a permis de faire beaucoup de connaissances et de m'ouvrir sur d'autres expériences et cultures, m'a beaucoup appris dans ma vie et, surtout, dans les charges que j'ai eu à assumer où le travail d'équipe est primordial.

En fait, je fais le parallèle entre les arrangements et les partitions dans un orchestre symphonique et le partage des missions avec mes collègues. Précision, rigueur, responsabilité...

Vous avez également été journaliste...

Entre 1988 et 1992 à La Presse, effectivement. C'était un passage exaltant, parallèle à mon expérience avec la Jeunesse musicale. Je suis reconnaissant aux grands noms que j'ai côtoyé et qui m'ont beaucoup appris. La belle époque...

Cela ne vous a pas empêché d'être particulièrement critique vis à vis des médias, ces derniers temps.

Certains médias, ou plutôt certains journalistes, devriez vous dire. Vous savez, comme pour toutes les professions, critiquer ne veut pas dire désavouer tout un métier. Ce que j'ai dit et ce qui l'a provoqué n'enlèvent en rien l'admiration que j'ai pour cette profession et pour les femmes et les hommes qui l'exercent à qui je dois beaucoup.

Actif dans la Société civile, président de l'Association des jeunes avocats puis bâtonnier, fondateur du Centre du Centre de Tunis de la médiation et de l'arbitrage... Et votre métier d'avocat dans tout cela?

Je pense l'avoir bien exercé...Et même avec succès, malgré quelques ratages, certainement. Je tiens à préciser que nous autres, arabes et méditerranéens, croyons souvent que s'adonner à plusieurs activités est handicapant et débouche sur un éparpillement. Je pense diamétralement le contraire, car tout est une question d'organisation et de partitions, dirais-je, pour rappeler la musique.

Je prends l'exemple -il n'est pas le seul- william Bourdon, un ami que j'admire. Voilà un grand pénaliste dont la spécialité exige une présence régulière dans les tribunaux, qui trouve le temps de présider de la,prestigieuse Fédération internationale des droits de l'Homme et d'être un écrivain prolifique de haut niveau, un chroniqueur réputé dans Le Monde et... un bon père, de surcroît. Savoir accorder à chaque vocation son temps permet de vivre pleinement.

Vous évoquiez Istanbul comme l'une des villes où vous vous rendiez, lors de vos périples d'été. En gardez-vous un souvenir particulier?

Dans les années 1980, Istanbul n'était pas encore la métropole hyper moderne d'aujourd'hui qui a quand même pu préserver son authenticité. Je garde, avec mes camarades, de très bons souvenirs des sites, des soirées, de la bonne bouffe. Un été, nous avons vécu une expérience unique. Cette ville était notre dernière destination avant de rebrousser chemin. Nous regrettions que nos cartes "Inter-rails ne nous permettaient pas d'aller plus loin pour découvrir d'autres villes turques. Mais voilà que nous rencontrons un soir, un convoi de quatre voitures tunisiennes, avec à bord des gens de Kairouan, ma ville natale et où j'ai grandi, qui allaient traverser la Turquie pour rejoindre la Syrie, la Jordanie puis l'Arabie Sa&oudite où ils comptaient faire leur pèlerinage. Ils nous ont invités à les accompagner jusqu'à la Syrie.

Dans les villes et les villages où nous nous arrêtions, les habitants qui étaient gentils et hospitaliers, nous offraient thé et douceurs (loukoum), nous priant de leur lire quelques versets du Coran. "Hajji, hajji, Coran Coran", disaient-ils. Cela leur faisait plaisir d'écouter des Sourates dans la bonne élocution. Plus tard, j'ai appris que beaucoup de Turcs, ne maîtrisant pas l'arabe, apprenaient des versets phonétiquement. Des moments de grandes émotion. En plus, la Turquie ne se limitait plus, pour nous, à Istanbul.

Venons-en à l'INLUCC dont l'ancien chef du gouvernement vous a révoqué. Comment avez-vous ressenti cette décision?

Précisons d'abord que je comptais démissionner et j'en avais informé Hichem Mechichi alors qu'il menait des négociations pour compser son gouvernement.

Pour répondre à votre question, je dirais que ce fut une décision arbitraire, stupide et infructueuse qui est venue contre l'avis de la quasi-majorité de son gouvernement, de la Société civile, des juristes et de la classe' politique.

J'ai assumé mon travail et mes responsabilités, sans rien avoir de personnel contre M. Elyès Fakhfakh, n'en déplaise à ses amis ou à ses associés. Mais je déplore ce feuilleton parce que c'est malheureux pour la démocratie et pour la Tunisie.

Le dossier du conflit d'intérêts que vous avez transféré au Pôle judiciaire, dont est soupçonné Fakhfakh et qui a causé le changement du gouvernement, est-il aussi solide qu'on le dit?

Ce n'est pas à moi ou à l'INLUCC de nous prononcer, dans le sens de livrer un verdict. Mais si l'Instance a décidé de transférer le dossier ou Pôle judiciaire de lutte contre la corruption, c'est que les griefs étaient fondés et lourds. La situation de conflit d'intérêts est certaine, mais il y a aussi de fortes présomptions de fraude fiscale et d'abus de droit.

On reproche à l'INLUCC de s'acharner sur certains dossiers et quelques personnes, de négliger, voire "fermer l'oeil", sur d'autres, selon leur couleur politique...

Cela n'est pas vrai, mais je comprends que les médias et une bonne partie de l'opinion publique aient cette impression. C'est que seules quelques affaires parmi les centaines que nous avons transférées à la justice, ont été étalées au grand jour, comme celle des navettes ou de l'ancien chef du gouvernement. L'INLUCC qui respecte le secret de l'instruction, n'a rien à voir dans ce déballage.

Quand les procédures seront terminées et les procès fixés, vous verrez cités, des suspects de tout bord, dont des ministres, des secrétaire d'État, de grands noms de divers partis et courants politiques, des PDG, des hommes d'affaires...

Je peux aussi vous donner comme preuve que nous avons travaillé loin de tout esprit "clientéliste", la cabale, menée par plusieurs parties opposées, contre l'Instance et contre ma personne. En plus de la campagne de dénigrement et de lynchage où l'on n'a pas eu la décence d'épargner ma famille, on est allé jusqu'à vandaliser ma voiture, arracher la porte de ma maison...

Malgré ce que vous dites, on a l'impression que l'INLUCC, comme d'autres hautes instances indépendantes, n'ont pas été efficaces, ni ferme. Cela explique que d'autres structures parallèles de lutte contre la corruption ont été créées au sein du gouvernement et du Parlement.

Sur les milliers de plaintes et de dénonciations que nous avons reçues et examinées, nous avons envoyé au Pôle judiciaire des centaines de dossiers que nous avons jugés solides et où les présomptions de corruption sont fortes. Ce n'est pas de notre faute si l'instruction prend du temps et les procès tardent.

Quant aux structures parallèles que vous évoquez, je vous demande ce qu'elles ont. L'ancien ministre de la Fonction publique, de la Gouvernance et de la Lutte contre la corruption a lui même laissé entendre l'impuissance de son département à faire face à ce fléau. Cette tâche ne tient pas du buzz et n'est pas un fonds de commerce politique ou médiatique.

À l'opposé, l'INLUCC qui a été à l'origine de la chute d'un gouvernement dont le chef est soupçonné de conflit d'intérêts -ce qui n'est pas peu-, a beaucoup fait pour s'opposer à la corruption, surtout à la racine. De situation de déni par la classe politique et par l'opinion publique, on est passé à une nouvelle phase où les gens parlent et dénoncent ce phénomène qui remonte à longtemps (octroi des marchés, embauche, conflit d'intérêts...). Sur le plan juridique, on a réalisé des avancées considérables, avec une armada de lois dont les plus importantes se rapportent, à mon avis, à la protection des lanceurs d'alerte et à l'obligation de déclaration de biens pour tous les responsables politiques ouvertement ou administratifs et toutes les fonctions dont les détenteurs peuvent tirer des gains illicites.

Cela n'a pas empêché le fléau de la corruption de prendre, ces dernières années, une dimension jamais atteinte auparavant. Des statistiques et des études le prouvent.

Elles sont à prendre avec réserve. Personnellement, je crois qu'on a l'impression que le phénomène a pris de l'ampleur parce que, comme je l'ai déjà dit, on est passé du déni à une situation où tout le monde en parle et où les dossiers sont étalés, parfois même avant d'être instruits. D'un autre côté, après avoir été emmurée dans la Cour et dans les dépendances du Palais de, Carthage, la corruption s'est "démoratisée" pour toucher d'autres catégories, tout en restant la même. Aussi la propagation est-elle dans l'espace et non dans l'ampleur.

Que préconisez-vous pour lutter efficacement contre ce fléau?

C'est un travail de longue haleine où l'on devrait s'attaquer à trois fronts. Il s'agit de renforcer, généraliser et appliquer la redevabilité envers la justice. On doit faire en sorte que tout corrupteur ou corrompu soit certain qu'il va rendre compte et qu'il payera.

S'attaquer, par un arsenal juridique, au système du mode de gestion des activités où il de l'argent en jeu est le deuxième front et il est primordial. Il ne faut plus qu'il y ait la mentalité de "business is usual" dans des l'octroi des marchés publics, dans le transport international des marchandises... Ce qui profitait, dans ces secteurs, aux proches de Ben Ali, hier, profite à d'autres, aujourd'hui.

Le troisième volet est socio-culturel. En effet, le Tunisien a de plus en plus tendance à offrir un "petit quelque chose" (un café, un billet...), au moindre problème administratif ou autre. Le plus grave c'est que ces gestes sont tellement banalisés qu'ils risquent de s'ancrer dans les traditions. Selon des études sérieuses sur la petite corruption, c'est le citoyen qui prend l'initiative dans 75% des cas. Il est indispensable de le sensibiliser et de le pousser à cesser de mettre la main à la poche.

Maintenant que vous avez quitté l'INLUCC, comptez-vous vous consacrer à votre métier d'avocat ou allez- vous vous engager dans la vie politique?

Sûrement pas dans le sens d'adhérer à un parti ou d'en créer un. Mais mon engagement dans la chose publique est à vie. Je pourrais y retourner à travers la Société civile.









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