Safwene Grira
12 Octobre 2015•Mise à jour: 13 Octobre 2015
AA/ Tunis/ Safwene Grira
L'effet d'annonce qui ne cesse d'accompagner le déploiement d'une Force Multinationale Mixte devant réduire à néant Boko Haram est derrière le récent déchaînement du groupe terroriste, selon Djiby Diakhaté, Professeur à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, dans un entretien avec Anadolu.
Dimanche, une dizaine de civils camerounais ont trouvé la mort dans un double attentat suicide attribué à Boko Haram dans la localité accueillant l'un des trois secteurs de la Force Multinationale Mixte (FMM). La veille, une quarantaine de morts et une cinquantaine blessés ont été enregistrés suite à un triple attentat suicide au Tchad, pays considéré comme le fer de lance de cette coalition régionale.
Pour Djiby Diakhaté, expert en conflits et en sécurité, Boko Haram cherche en ciblant et multipliant ainsi ses attaques, à intimider cette Force et annoncer à l'opinion publique mondiale qu'elle ne s'avance pas en terrain conquis.
"C'est une façon, pour Boko Haram, de marquer son territoire et de montrer qu’il est là, qu’il peut impacter sur le fonctionnement de la sous-région. C'est d'une donc une façon d’intimider la force qui va se mettre en place et d’attirer l’attention de tout le monde", a-t-il déclaré, joint au téléphone par Anadolu.
Et de rajouter que "l’intimidation est un élément important dans le terrorisme parce que le terrorisme n’a pas toujours les moyens de son ambition et donc on passe à l’intimidation".
Depuis plusieurs mois, les dirigeants du Bénin, Cameroun, Niger, Nigéria et Tchad, ont annoncé le déploiement d'une force régionale réunissant près de 10.500 hommes avec pour mission de neutraliser le groupe armé particulièrement actif dans le Bassin du Lac Tchad. Une annonce saluée, à l'époque par l'opinion publique régionale, et même internationale, mais qui n'était pas très "propice", selon Diakhaté.
"Le déploiement ne devait pas faire l'objet d'autant de publicité, mais devait se faire, presque, par surprise. Une fois l'annonce est faite, sachant qu'il y a une structure terroriste opérant sur place, on avancer sur un terrain miné" regrette le professeur sénégalais.
Fin septembre, le ministre camerounais de la Défense, Edgard Alain Mebe Ngo’o a révélé à Anadolu, que la Force multinationale mixte prend "enfin corps", après des mois d'attente.
"Avant l’opérationnalisation de la FMM, il a fallu que certaines décisions soient préalablement prises", soulignant à ce sujet qu'il ne reste pratiquement que l'adoption par les Nations Unies d'une résolution approuvant la création de cette force dans les jours à venir.
Pour Diakhaté, en revanche, l'attente de la résolution onusienne "n'est qu'un argument de façade. En réalité, ces pays [membres de la coalition contre Boko Haram, ndlr] sont dans une situation de manque de préparation, parce que Boko Haram est de plus en plus outillé, structuré et fort. L'affronter suppose la mise en place d'une stratégie, la levée de fonds nécessaires, de la préparation, or ces préalables ne sont pas réglées" a-t-il précisé à Anadolu.
Malgré diverses déclarations de soutiens internationales, les pays du Bassin du Lac Tchad qui intentent depuis février des opérations contre Boko Haram, "ne sont pas ainsi suffisamment préparées". Boko Haram le comprend très bien et c’est pour fragiliser cette Force qu'il se déchaîne".
Ce dégré de préparation peut, paradoxalement, se retrouver chez Boko Haram qui "est en capacité d'infiltrer des armées, des institutions, pour avoir des informations", avertit Diakhaté qui estime "très vraisemblable" que depuis l'allégeance prêtée par Aboubakar Shekau à l'organisation terroriste EI, en mars dernier, "la nouvelle succursale régionale a pu bénéficier de soutiens logistiques et financiers de la part de l'EI".
"On risque d’arriver à des alliances de plus en plus fortes de ces groupuscules jusque-là repliées sur eux-mêmes, mais qui s’allient pour faire bloc contre les armées nationales" conclut Djiby Diakhaté.