Mohamed Hedi Abdellaoui
12 Octobre 2015•Mise à jour: 13 Octobre 2015
AA/Douala/Anne Mireille Nzouankeu
Les journées de Muller Nandou Tenkeu et son équipe de cinq personnes commencent toutes de la même manière : ils se rendent dans un marché de la ville de Douala (capitale économique) pour collecter les déchets ménagers.
Leur préférence va pour les peaux de maïs et de bananes ainsi que les restes de légumes. « Nous utilisons ces déchets pour fabriquer du charbon que les ménagères peuvent utiliser pour la cuisson des repas », explique Nandou Tenkeu à Anadolu.
Muller Nandou Tenkeu est le coordonnateur de Kemit Ecology, une organisation non gouvernementale spécialisée dans la production du charbon écologique à partir des ordures ménagères. « Notre charbon est dit écologique parce que nous le produisons avec des déchets ménagers et non avec du bois comme les autres charbons. Donc il n' y a pas de destruction d’arbres », explique Nandou Tenkeu. Le jeune homme de 26 ans ajoute que le charbon à base de déchets ménagers est moins toxique car produit très peu de fumée.
Concrètement, après la collecte des déchets, le processus de fabrication du charbon continue avec le tri, puis le calibrage qui consiste à grouper les déchets en fonction de leur taille et grosseur. Ensuite, ces déchets sont séchés dans un four électrique fabriqué de manière artisanale par les ingénieurs de Kemit Ecology.
« Après le séchage, nous avons la carbonisation incomplète encore appelée la pyrrhonise. C’est le processus technique que nous avons choisi d’utiliser pour la production de cette matière première », explique Nandou Tenkeu. « Cette carbonisation se fait dans des fours de carbonisation avec système de recyclage des fumées », ajoute le diplômé en écologie à l’université de Douala, la deuxième plus grande ville du Cameroun. En fait, cette carbonisation consiste à transformer les déchets secs en une poudre noire. La poudre est ensuite passée dans une machine pour compactage. Au sortir de la machine, on obtient une brique noire de charbon directement utilisable par les ménages.
C’est en 2011 que l’idée de fabrication d’un charbon écologique nait dans la tête de Nandou Tenkeu. Au cours d’un stage académique de botanique à Douala, il se rend compte que les populations coupent du bois de mangrove pour faire la cuisine. Il se met à réfléchir à une solution plus écologique et se rappelle qu’au village, ses grands-parents utilisaient les coques de maïs comme source d’énergie à la place du bois. Il compose donc une petite équipe et le groupe se lance dans la réflexion.
Deux des membres du groupe sont ingénieurs. Ce sont eux qui ont imaginé le compacteur et l’on conçu avec l’aide de quelques autres techniciens locaux. « Avec cette machine dotée de moteur électrique, on peut compacter en moyenne 500 kilogrammes de déchets par jour. La conception de la machine a pris deux semaines, pour un coût de 900 mille FCfa ( 1900 usd)», révèle Nandou Tenkeu. Sauf que comme il y a très régulièrement des coupures d’électricité, le compactage se fait manuellement. C’est donc plus fastidieux et plus long.
« Au Cameroun, la consommation d'énergie domestique pour la cuisson est constituée de 82,3 % de bois de feu, 30,6 % de charbon de bois et 27 % de gaz», selon une enquête réalisée par le ministère camerounais de la Protection de la nature en 2012, révélant par là même, que ce nouveau type d'énergie reste, pour le moment, peu prisé.
La cherté du gaz domestique oblige souvent les ménages à se servir du charbon ou encore du bois en substitut, d’après la même enquête. Au Cameroun, une bouteille de gaz domestique de 12,5 kilogrammes coûte 6 000 francs Cfa (12,61 usd). Une famille de quatre personnes qui n'utilise que du gaz domestique doit acheter environ deux bouteilles de gaz par mois soit un budget de 12 000 francs Cfa (25,2 usd). Mais, Si la même famille décide de cuisiner au bois, elle ne dépenserait qu'environ un quart de ce budget soit 3 000 francs Cfa (6,3 usd) par mois, selon l’enquête sus citée.
A cause de cette forte utilisation du bois, « le Cameroun a été classé au 15ème rang mondial des pays les plus affectés par la déforestation, avec environ 400 000 hectares déboisés entre 1990 et 2005, sur 23,9 millions d'hectares de forêt disponible », détaille le rapport du ministère de la Protection de la nature, qui s’appuie sur les chiffres donnés par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).
«La plupart de ce bois est utilisé pour subvenir aux besoins du pays en énergie », ajoute le même document. L’invention du charbon écologique est donc très bien accueillie auprès des protecteurs de l’environnement et des ménages. « Je peux utiliser le charbon écologique même à l’intérieur de la maison. Il ne produit pas de fumée et ne noirci pas la marmite comme le charbon fait à base de bois », explique par exemple Evelyne Mouangué, une ménagère rencontrée à Douala.
Le charbon écologique contribue également à la propreté de la ville en réduisant la quantité de déchets qui trainent dans les rues et les marchés, lorsqu’on sait que les services de ramassage des ordures ne fonctionnent pas toujours bien.