Politique

Burgat: "Les débats sur le séparatisme et l'islamo-gauchisme sont électoralistes et pas scientifiques ou intellectuels"

- Interrogé par AA, le politologue François Burgat fait état d'"une gesticulation électoraliste" de la part du président français, Emmanuel Macron, qui "tente d’affaiblir Marine Le Pen, sa rivale d’extrême-droite à l’élection présidentielle de 2022"

Fatma Bendhaou   | 12.03.2021
Burgat: "Les débats sur le séparatisme et l'islamo-gauchisme sont électoralistes et pas scientifiques ou intellectuels"

France


AA / Paris / Yusuf Özcan, Umit Dönmez

Que pensez-vous du débat qui a lieu autour de l’islamo-gauchisme au moment où le projet de loi sur le séparatisme a été validé à l’Assemblée nationale ? Comment définissez-vous ce concept ?

Peut-être faut-il tout d’abord mentionner l’origine de cette “ébullition” qui a gagné la France depuis quelques mois et qui nourrit cette condamnation du séparatisme mais également des études dites “décoloniales” ou “racialistes” dont les auteurs sont qualifiés d’”islamo-gauchistes” . Cette crispation d’une partie de la société que le gouvernement tente d’exploiter a une origine commune : la France vit une époque où, dans les brèches des discriminations dont ils sont encore aujourd’hui les victimes, une partie au moins des descendants des colonisés ont fini par acquérir les ressources intellectuelles, sociales et politiques, qui leur permettent de faire ce de quoi leurs pères ont été largement privés : participer à l’écriture de leur histoire et réclamer les droits qui leur ont été si longtemps déniés.

Ces demandes, lorsqu'elles émanent de populations de culture musulmane, s’expriment (parfois) avec le lexique de cette culture qui a été marginalisée et “folklorisée” pendant la période d’hégémonie de l’Occident. Elles sont alors discréditées puisqu'elles seraient “islamistes”. Lorsqu'elles émanent en revanche de populations subsahariennes non musulmanes (mais pas seulement), elles s'expriment sans recourir à cette ressource spécifique, avec un lexique qui prend appui sur des clivages ethniques et non religieux. Elles sont dans ce cas dénoncées comme “racialistes”. Dans les deux cas, face aux revendications “islamistes” ou “racialistes”, la réaction dominante de la rive occidentale du monde est ainsi la même : c’est celle du déni, du discrédit et du mépris, voire de la criminalisation.

J’ai déjà exprimé ma conviction que ni ce débat sur l’islamo-gauchisme ni celui qui l’a précédé, sur le séparatisme, n’appartiennent véritablement à la sphère intellectuelle et scientifique. Et que ce serait donc faire trop d’honneur à ses instigateurs que d’y participer sur ce registre-là. L’émotion que s’emploie à générer le gouvernement en brandissant les épouvantails de la “menace” séparatiste ou islamo-gauchiste n’est, à mes yeux, qu’une gesticulation électoraliste par laquelle le candidat Macron tente d’affaiblir Marine Le Pen, sa rivale d’extrême-droite à l’élection présidentielle de 2022.

Pour ce faire, il s’est emparé très cyniquement des méthodes de prédilection de son parti. Ces méthodes consistent à encourager- pour les exploiter- l’ignorance, la peur et le véritable racisme qui gangrènent potentiellement des pans entiers de la société face à ses citoyens de confession ou de culture musulmane. Sachant que, pour l’essentiel, la présence de ces Français musulmans n’est pas le résultat d’une “invasion” guerrière de la France mais qu’elle est banalement héritée de son histoire coloniale d’abord et des politiques migratoires destinées à répondre aux exigences de son développement économique ensuite.

L’offensive gouvernementale, lancée le 3 octobre 2020 dans la ville des Mureaux, contre le séparatisme a eu pour effet de criminaliser non plus la frange militante des Français de confession musulmane - depuis les salafistes jusqu’aux militants des ONG humanitaires ou de défense des droits de l’homme - mais bien la quasi-totalité de ceux qui, fût-ce dans le respect parfait des exigences de la laïcité, ont pour seul défaut de ne pas avoir abandonné la pratique de leur foi ! Ou même qui entendent seulement participer sur le registre oppositionnel à l’alchimie du débat politique. La supposée “menace islamo-gauchiste” criminalise quant à elle les non-musulmans qui réfutent et dénoncent cette vilaine manœuvre électoraliste du gouvernement.


Que pensez-vous de la déclaration de la ministre Frédérique Vidal qui réclame une « enquête » sur l’islamo-gauchisme et le post-colonialisme à l’université ? La considérez-vous comme contraire à la liberté d’opinion des universitaires ?

Avec ses propos sans nuances (“l'islamo-gauchisme gangrène la société toute entière, il y a donc aucune raison pour qu’il ne gangrène pas l’université” SIC), la ministre de la Recherche a choqué une écrasante majorité des universitaires. Pourquoi ? Parce qu’elle a littéralement piétiné la prudence scientifique qu’elle incarne et qu’elle est supposée défendre. Elle a en quelque sorte clos ce débat avant même d’avoir pris le temps d’en évaluer la pertinence et le sérieux.

En fait, l’université est de tous temps habituée aux controverses qui sont plutôt un signe de bonne santé. Mais, depuis toujours, elle est habituée à les régler en son sein et donc sans laisser le pouvoir politique s’ingérer dans le champ scientifique. Il était donc parfaitement incongru que quelques universitaires, se sachant par ailleurs tout à fait minoritaires, réclament une intervention gouvernementale pour trancher un différend académique. Dans ces deux débats, le gouvernement ne peut donc s’appuyer que sur une toute petite frange des intellectuels. Il est très largement désavoué aussi bien sur le terrain du séparatisme, qui vise les musulmans, que sur celui de l’islamo-gauchisme qui vise les non-musulmans qui refusent de s’associer à ces accusations de séparatisme. C’est là en quelque sorte une excellente nouvelle.

Une autre bonne nouvelle est venue d’un sondage récent qui a montré qu’une large majorité des lycéennes de France ne se reconnaissait pas dans cette vision “excluante” et de fait “anti-musulmane” de la laïcité “à la française”. Le problème est que cette minorité d’universitaires criminalisant ceux qu’ils nomment les “islamo-gauchistes” reçoit un bruyant soutien de 80 % des médias et de la classe politique, qui sont aujourd’hui de toute évidence tombés dans l’escarcelle de l’extrême-droite.


Comment expliquez-vous cette convergence qui fait que le gouvernement accuse à la fois les universitaires d’islamo-gauchisme et les musulmans de séparatisme ?

Encore une fois, ces attaques ne servent qu’à flatter le populisme des électeurs d’extrême-droite. Or, outre ce puissant ressentiment anti-musulman, qui plante ses racines dans l’histoire coloniale de la France, il existe également dans le pays un vieil “anti-intellectualisme” que cette attaque lancée par le gouvernement contre une majorité des universitaires semble vouloir également satisfaire.

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