Politique

Brésil/Présidentielle: L’extrême droite n’a pas encore gagné

- Jair Bolsonaro devra affronter Fernando Haddad, le candidat de la gauche fin octobre, lors du deuxième tour

Lassaad Ben Ahmed   | 08.10.2018
Brésil/Présidentielle: L’extrême droite n’a pas encore gagné

Brazil
AA / Rio de Janeiro / kakie Roubaud

Le candidat radical de l’extrême droite, Jair Bolsonaro, n’a finalement pas été élu dès le premier tour de la présidentielle brésilienne.

Il est malgré tout en tête de ce scrutin, à trois points seulement de la majorité requise. Il devra donc affronter Fernando Haddad, le candidat de la gauche fin octobre, lors du deuxième tour.

Présente sur place à Rio de Janeiro, Anadolu reconstitue et décrit les moments marquants d'une journée électorale historique et donne la parole, dans la foulée, à un professeur d’histoire brésilien qui analyse la portée de ce scrutin.

Sur la place Sao Salvador à Rio, comme dans le reste du Brésil, le résultat final du dépouillement national a été rapidement dévoilé : 47% des voix pour Jair Bolsonaro et 29% pour Fernando Haddad, le substitut de Lula, empêché de se présenter.

Il y aurait donc un deuxième tour! Et les citoyens de gauche de la place Sao Salvador s’étaient séparés en pensant qu’ils avaient échappé au pire.

Dimanche, les urnes avaient fermé entre 17h et 19h. Mais à 19h 30, soixante-dix pour cent des bulletins de vote étaient déjà dépouillés.

Très vite, on apprenait que s’il ne tenait qu’à la capitale Brasilia et à son district fédéral, une enclave au cœur du Brésil, Jair Bolsonaro, le candidat de l’extrême-droite, passerait haut la main, avec 58,7 % des voix, une victoire au 1er tour.

Puis les télévisions qui égrenaient les résultats nationaux ont annoncé : 48% pour Jair Bolsonaro, 29% pour Fernando Haddad le candidat socialiste, 12% pour le centre gauche, 5% pour le centre droit.

Sur la petite place Sao Salvador, un haut-lieu de la gauche bohème dans le Rio des beaux quartiers, la bière coulait à flot mais le temps s’était soudainement arrêté.

Et si jamais il passait au premier tour avec plus de 50% des voix, celui que tous ici, considéraient comme un déséquilibré et qu’ils n’avaient, à l’origine, pas pris au sérieux? C’est la question que se posaient ceux qui, assis sur une terrasse, assistaient aux résultats transmis sur les écrans géants des bars.

Au même moment, à Barra, l’immense quartier en front de mer des nouveaux riches qui a explosé pendant les années de croissance, ironiquement sous la gestion du Parti des Travailleurs, une foule se réunissait devant la demeure de Jair Bolsonaro, le favori de cette présidentielle.

Et devant le lotissement de luxe, protégé par des gardiens et un passage à niveau, les supporters en bleu ont hurlé vers le ciel : «Lui Si !» en réponse à la campagne internationale des femmes #PasLui.

Puis, ils ont entonné leur classique chant de guerre contre l’ex-président Lula, cet ancien idole dont ils brûlent les portraits aujourd’hui, criant haut et fort : «Lula, bandit, ta place, c’est la taule»!

Déjà en pleine ivresse électorale, à 20 h, les supporters du candidat d’extrême droite avaient découvert que la famille Bolsonaro arrivait partout en tête de ces méga-élections qui associent tous les quatre ans, présidentielle et législative dans un même mouvement!

Deux millions d’électeurs, c’était le score dont pouvait se targuer le fils cadet de Jair Bolsonaro, élu au poste de député de Sao Paulo, un record. Et le même soir, son frère aîné arrachait la charge de sénateur à Rio !

Puis, sont arrivées les estimations partielles par régions: 27 Etats fédérés séparés par une distance géographique souvent égale ou supérieure à la distance entre Lisbonne et St. Petersbourg. Et une nouvelle fois, il apparaissait clairement que les aspirations du Nordeste, pauvre et rural, étaient très éloignées de celles du Sudeste, riche et urbain !

Car si Jair Bolsonaro est arrivé en tête dans tous les Etats de la région Sudeste, dans les Etats du Nordeste, c’est au contraire, Fernando Haddad, le substitut de Lula, qui l’a battu. Un pays géographiquement, politiquement et éthiquement déchiré en deux !

Dans le choc de cette élection, Anadolu a rencontré Joao Daniel de Almeida, professeur d’histoire et de relations internationales à la Pontificale Université Catholique de Rio de Janeiro, la plus ancienne institution universitaire du Brésil.

D’emblée, ce professeur d’histoire à l’université a fait remarquer ses divergences avec le candidat d’extrême droite. «Il parle de «révolution» quand je parle de «dictature». Il qualifie de «héros», ceux que j’appelle «tortionnaires», a-t-il indiqué au micro d’Anadolu.

«Quelle version de l’histoire, vais-je devoir enseigner?» s’est-il inquiété, affirmant qu’il s’agit «moins d’une question d’idéologie que d’éthique».

S’il ne pense pas être lui-même touché par les violences à venir car, a-t-il dit, «la chance d’être un homme, blanc, hétérosexuel, intellectuel et riche», il n’en sera pas de même, pense-t-il, pour les Amérindiens, les Afro-descendants, les homosexuels, les femmes libérées, les pauvres, les délinquants sur lesquels «une répression sans pitié va s’abattre».

«Nous avons déjà vécu ça, il y a 50 ans pendant la dictature militaire», a-t-il ajouté.

Il craint, par ailleurs, que les terres des autochtones ne soient brutalement confisquées. «Il n’y aura personne au Congrès pour l’en empêcher. La presse sera muselée», estime-t-il.

Selon lui, le Congrès renouvelé à l’occasion de cette élection sera majoritairement constitué d’ultra-conservateurs, députés, sénateurs et gouverneurs solidaires de Jair Bolsonaro.

«Tout se fera sous le couvert de la légalité et il pourra faire passer ce qu’il veut », redoute Joao Daniel de Almeida.

Pour expliquer ce visage réactionnaire du Brésil, très éloigné du pays tropical «béni par les dieux», il rappelle que le Brésil fut le dernier pays du monde à avoir aboli l’esclavage.

«Nous avons 400 ans d’esclavage derrière nous », a-t-il commenté en exclusivité pour Anadolu, 388 ans exactement!!.

« C’est beaucoup plus que les 130 années sans esclavage» a-t-il précisé. En effet, 3 fois plus!

Mais cet universitaire est également très préoccupé par la place qu’occupera, désormais, son pays dans le concert des nations.

«D’abord le Brésil va sortir du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU, a-t-il prédit. Puis il se peut qu’il se retirer de l’Unesco».

Lui, qui enseigne les affaires internationales aux futurs diplomates, sait que Jair Bolsonaro souhaite «rompre avec le Venezuela et militariser les frontières».

Comme Trump, le candidat brésilien d’extrême droite appuie Israël à 100%. Bien qu’évangélique, celui qui ne respecte ni les femmes, ni les afro-descendants est allé se recueillir sur le Mur des Lamentations.

«Il ne bougera pas sur le Mercosul », pense Joao Daniel de Almeida.

« Mais il y a un danger très grand qu’il serve d’exemple aux extrêmes-droites d’Amérique Latine et que le fascisme se propage rapidement dans la région», conclut-il.
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