Politique

Agence Expertise-France : qu'attend-on d'un forcing?

-Scepticisme? Appréhensions? Manque de confiance? Ou incompréhension? Probablement tout à la fois concernant une agence de coopération française qui veut élever sa présence en Tunisie par un bureau international...son premier extra-territorial.

Ekip   | 19.06.2021
Agence Expertise-France :  qu'attend-on d'un forcing? ( Yassine Gaidi - Anadolu Agency )

Tunis


A.A Tunis/ Slah Grichi

Mardi dernier (15 juin) le vent n'a pas soufflé en faveur du navire français, dans l'Hémicycle de la Chambre des représentants du peuple tunisien. Des chefs de blocs parlementaires et des députés ont manifesté, à des degrés différents, leur hostilité à l'établissement d'un bureau Tunisie de l'Agence Expertise-France. C'était à l'occasion de la plénière, consacrée, entre autres, à l'examen du projet de la loi organique relative à ce sujet, objet de l'un de six accords majeurs, conclus entre la France et la Tunisie, au terme de la visite de travail effectuée, il y a deux semaines, par le Premier ministre Jean Castex. Une visite dont Mechichi et son gouvernement espéraient essentiellement en ces temps de crise extrême que connaît le pays, une relance des investissements, un accroissement des exportations tunisiennes et, surtout, un soutien plus significatif auprès des bailleurs de fonds (prêteurs) du marché mondial.

Les voix contestataires de cet accord ont tonné nettement plus fort que celles conformistes, poussant la présidente de la séance, sûrement consciente et "briefée" de l'importance de l'enjeu, à ajourner l'examen et au vote de ce projet de loi.


  • Qu'est-ce que "Expertise France"?

Comme elle se définit, il s'agit d'une agence publique "clé" de la coopération technique internationale (de la France). Elle conçoit et met en oeuvre des projets qui renforcent durablement les politiques publiques dans les pays en développement et émergents. Gouvernance, sécurité, climat, santé, éducation..., elle intervient sur les domaines déterminants dans le développement durable et contribue, aux côtés de ses partenaires, à la concrétisation de l'Agenda 2030.

Un agenda établi en 17 objectifs par l'ONU en 2015, après deux ans de travaux, et visant à lutter, à l'échelle planétaire, contre la pauvreté, les inégalités, le réchauffement climatique...ainsi qu'à généraliser les principes de la bonne gouvernance, de la démocratie, de l'accès aux données, de la promotion du bien-être du citoyen, de le recevabilité de l'État... Bref, que de bonnes intentions que les instances internationales et les pays (ou blocs) nantis sont sollicités à mettre en application.

La France, le partenaire économique le plus important de la Tunisie qui importe près du tiers de ses exportations, s'y est immédiatement engagée, à travers son agence Expertise-France, pour en faire le premier pays de son intervention, en nombre de projets (soit une trentaine), financés pour beaucoup par l'Union européenne et touchant un peu à tout, du développement durable et humain, à la bonne gouvernance, en passant par la sécurité internationale et stabilité politique et sociale. Certains experts et hommes politiques y verront une immixtion dans la souveraineté nationale. Mais comme le pays s'enlisait déjà dans la crise économique, les réfractaires n'élevaient pas trop la voix. Car après tout et même si la Tunisie en a payé -d'une façon ou d'une autre- le prix, la France où s'écoulent 30% des exportations tunisiennes, a financé via l'AFD (agence française de développement) et depuis 1992, 150 projets pour une valeur de plus 2.5 milliards d'Euros. Sans parler des prêts qu'elle a consentis ou soutenus.

  • Une présence manifeste...pourquoi un bureau?

Expertise-France inscrit, d'ailleurs, son action dans le cadre du soutien que la communauté des bailleurs, notamment l'Hexagone, a apporté à la Tunisie, depuis le début de la transition démocratique. Et si l'agence déploie déjà une vingtaine d'experts et de conseillers résidents en jumelage, ainsi que plusieurs équipes-projets concourent à la mise en oeuvre de l'activité de la coopération technique, elle compte déjà des bureaux-projets et un autre de représentation en Tunisie, d'où elle conduit également son action coopérative technique avec la Libye. Un vrai dispositif avec un nombre conséquent de spécialistes dans quasiment tous les domaines. Alors, pourquoi Castex a-t-il Lac/ voulu inscrire la création d'un bureau international de l'agence à Tunis -qui plus est, son premier extra-territorial- parmi les six accords majeurs signés?

C'est ce que se sont demandé explicitement et implicitement, mardi, des chefs de blocs et des députés, exprimant des appréhensions d'un retour d'une "hégémonie colonialiste", comme l'a déclaré Leïla Haddad du Mouvement du peuple qui a réfuté les propos rassurants de Mohamed Ali Nafti, secrétaire d'État aux Affaires étrangères, en affirmant : "l'existence d'un tel bureau constituerait une grave atteinte à la souveraineté nationale et serait même un danger permanent à la sécurité intérieure et extérieure du pays. Ce qu'on nous propose va au delà de la coopération d'égal à égal et dans un intérêt commun. C'est une nouvelle tutelle, sécuritaire et économique, sur la Tunisie. On ne fait rien pour rien".

Des paroles qui vont à l'encontre de celles de Latifa Habachi du parti Ennahdha, pour qui "le projet de loi portant création de ce bureau Expertise-France à Tunis, ne donne que le cadre juridique à une convention technique, aux clauses standards, qui donnera lieu à davantage d'aide technique et consolidera la coopération traditionnelle avec le premier partenaire de la Tunisie". Un avis qui a dû réconforter le représentant du Gouvernement, venu défendre au Parlement le projet, mais qui n'a pas trouvé beaucoup de résonance à l'ARP.


  • Et si on parlait Libye...

Encore moins de la part de Mounira Ayari, du Bloc démocratique qui, tout en dénonçant une volonté manifeste de la France à (re)mettre la main sur la Tunisie, sur son libre choix et sur son pouvoir décision, puisque comme elle a dit "ce qui est appelé coopération et soutien sont une forme d'inteventionnisme et de contrôle touchant à tous les domaines", elle a évoqué le rapport à la Libye et le non-sens miroité la perspective d'une "entrée commune" sur le marché de la reconstruction de ce pays.

En effet, si le secrétaire d'État pense qu'un accès tuniso-français affermirait une relation tripartite (Paris -Tunis -Tripoli) et renforcerait la palette des propositions pour la reconstruction de la Libye, Mounira Ayari croit qu'au contraire, la Tunisie n'a pas besoin de cette "alliance", vu que la Tunisie peut compter sur les relations séculaires qu'elle a avec son voisin du Sud dont elle a accueilli plus de deux millions de réfugiés entre 2011 et 2013. "Prenons plutôt l'exemple de l'Égypte qui a obtenu, dans un accord direct avec les Libyens, le recrutement de trois millions d'ouvriers. Et puis il ne faut pas oublier que la France est dirigée par le président qui a le plus exacerbé les sentiments des musulmans en légitimant les caricatures rabaissantes de leur prophète. Cela ne peut être oublié par la Libye et on ne doit en aucun cas, lui servir de base-arrière pour qu'elle y accède".

Une manière de dire que c'est l'Hexagone qui aurait besoin de la Tunisie pour sa présence en Libye et pas le contraire, comme nous l'a déclaré Sami Tahri, secrétaire général adjoint de l'UGTT pour qui la France ne s'"encombrerait" pas de la Tunisie, si elle pouvait s'en passer. Et de rappeler que le souvenir de la toute récente destruction de ce pays par l'Hexagone (fin 2011) est encore vivace dans la mémoire des libyens.

Quant au bureau Tunis d'Expertise-France, il affirme que la Centrale syndicale accueille toute initiative qui vise une coopération d'égal à égal et dans un rapport "win-win" qui améliore la situation du pays et de ses citoyens, mais qu'elle s'opposera à toute autre qui touche à la souveraineté, à la sécurité ou aux vrais intérêts de la Tunisie. Expertise-France doit prouver de quel bord elle se trouve.

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