Volkswagen : reconversion industrielle ou basculement vers l’économie de défense ?
- Volkswagen envisage une coopération avec Rafael Advanced Defense Systems, entreprise israélienne de défense, ravivant les débats sur son rôle et son héritage
United States
AA / Chicago / Ayse Betul Akcesme
Le possible rapprochement entre le constructeur allemand Volkswagen et l’entreprise israélienne Rafael Advanced Defense Systems, autour d’une production liée au système antimissile Dôme de Fer (Iron Dome), ne saurait être réduit à une simple opération de reconversion industrielle.
S’il est présenté comme une réponse à la fermeture annoncée du site d’Osnabrück, ce projet s’inscrit dans un environnement plus large, marqué par la montée en puissance de l’économie de défense en Europe et le rôle central de l’Allemagne dans le soutien militaire à Israël.
Selon des informations révélées par le Financial Times et reprises par plusieurs médias internationaux, Volkswagen étudie la possibilité de coopérer avec Rafael afin de reconvertir son usine d’Osnabrück pour produire des composants liés au Dôme de Fer, avec pour objectif notamment de préserver environ 2 300 emplois, alors que la production actuelle doit s’arrêter à l’horizon 2027.
Le directeur général du groupe, Oliver Blume, a confirmé fin mars l’existence de discussions avec des acteurs du secteur de la défense, tout en cherchant à en limiter la portée. « Nous ne parlons pas de systèmes d’armes », a-t-il déclaré dans la presse allemande, insistant sur une éventuelle implication cantonnée aux activités de transport, cœur de métier du groupe.
Au-delà du cas Volkswagen, plusieurs groupes industriels européens ont ces dernières années renforcé leur présence dans le secteur militaire, portés par l’augmentation des budgets de défense depuis la guerre en Ukraine. Des entreprises comme Rheinmetall ou Airbus illustrent cette porosité croissante entre industrie civile et défense.
Dans le cas de Volkswagen, toutefois, cette orientation intervient dans un contexte de fragilisation économique, marqué par une baisse notable des bénéfices et les coûts liés à la transition vers l’électrique.
Mais le projet ravive également des débats plus sensibles, liés à l’histoire du groupe. Fondée en 1937 sous le régime du Troisième Reich, Volkswagen a été intégrée à l’économie de guerre nazie et a eu recours massivement au travail forcé. Selon les archives de l’entreprise et les travaux historiques, plus de 20 000 travailleurs forcés auraient été employés au total dans ses usines pendant la Seconde Guerre mondiale.
Le partenaire potentiel, Rafael, constitue un acteur central de l’industrie de défense israélienne, notamment à travers le développement du Dôme de Fer. Présenté comme un système défensif, celui-ci s’inscrit néanmoins dans un contexte de conflit prolongé, notamment à Gaza, où l'ONU a dénoncé des crimes de guerre et un probable génocide contre le peuple palestinien.
Sur le plan géopolitique, cette possible coopération intervient alors que l’Allemagne figure déjà parmi les principaux fournisseurs d’armement à Israël. Selon les données du Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), Berlin a représenté 30% des importations d’armes israéliennes sur la période 2019–2023, loin derrière les États-Unis (69 %), mais très largement devant les autres pays européens, dont la contribution reste marginale, généralement inférieure à 1%.
Cette position fait de l’Allemagne le principal acteur européen du soutien militaire à Israël, dans un schéma de dépendance largement structuré autour du binôme américano-allemand. Elle s’inscrit par ailleurs dans une continuité politique assumée par Berlin, où la sécurité d’Israël est régulièrement présentée comme une responsabilité d’État, héritée de son histoire, et dépasse ainsi largement le seul cadre industriel.
Le projet suscite également des réactions critiques. À Osnabrück, l’initiative pacifiste OFRI (Osnabrück Peace Initiative) a appelé Volkswagen à renoncer à toute coopération avec l’industrie de défense et à maintenir une production civile, selon des informations rapportées par la presse internationale, notamment The Times of Israel. Sur le plan politique, le député allemand Mirze Edis, du parti Die Linke, a exprimé son opposition à toute coopération militaire avec Israël dans le contexte actuel du conflit à Gaza.
Enfin, au-delà de son héritage historique, Volkswagen reste marqué par des controverses plus récentes, notamment le scandale du « Dieselgate » révélé en 2015, qui avait mis en lumière des pratiques de contournement des normes environnementales et alimenté les interrogations sur la gouvernance du groupe.
Dans ce contexte, l’éventuelle reconversion du site d’Osnabrück apparaît moins comme une simple réponse à une contrainte industrielle que comme le révélateur d’une évolution plus profonde, où s’entrecroisent impératifs économiques, orientations politiques et enjeux éthiques, dans un paysage européen où la frontière entre industrie civile et défense tend à s’estomper.
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