Bilal Müftüoğlu,Fatma Esma Arslan
25 Octobre 2016•Mise à jour: 26 Octobre 2016
AA - Calais - Bilal Muftuoglu/ F. Esma Arslan
Le démantèlement du camp de migrants de Calais (nord de la France), surnommé la "Jungle", a enfin commencé après une série de polémiques, pourtant c'est toujours l'incertitude qui continue à régner chez ses habitants, qui hésitent en partie à renoncer leur rêve d'atteindre le Royaume-Uni.
Les migrants ont beau être informés par la Préfecture de Pas-de-Calais et les agents du ministère de l'Intérieur sur ce qui les attend après le démantèlement du camp, la plupart n'ont pas d'autre choix que de retourner en Italie, premier pays d'entrée sur le sol européen.
Aziz, jeune Afghan qui continue son itinéraire migratoire depuis 6 ans après avoir quitté son pays natal à l'âge de 16 ans, est parmi ces migrants qui se voient obligés de retourner en Italie. Après avoir quitté la ville de Herat en Afghanistan, Aziz a travaillé pendant trois ans dans une boulangerie en Turquie.
"Nous travaillions 12 heures par jour et pétrissions plus de 1 000 pains. Je pétris non seulement le pain mais aussi les pita, simit et lavash", explique Aziz à Anadolu, s'exprimant en turc qu'il a appris dans la boulangerie.
Aziz est arrivé à la Jungle il y a deux mois, notamment pour aider son frère à atteindre le Royaume-Uni. "Si ce n'était pas pour lui, je ne serais jamais resté ici mais nous avons de la famille là-bas. Nous avons cru que les Anglais le laisseraient passer", confie-t-il.
Le jeune Afghan affirme même avoir pensé à payer 4 000 livres sterling aux passeurs pour son frère, qui, étant mineur, pourra finalement partir légalement au Royaume-Uni, dans le cadre du dispositif prévu pour les enfants.
Aziz est rassuré de ne plus avoir besoin de payer les passeurs et de voir son frère partir au Royaume-Uni, pourtant de son côté l'avenir semble plus incertain. Comme d'autres migrants qui ont déposé leurs empreintes digitales en Italie, Aziz devra bientôt retourner dans ce pays, après un court passage dans un centre d'accueil en France. En effet, les migrants ayant déjà effectué une demande d'asile en Italie ne pourront pas en déposer une autre en France ou ailleurs, selon le règlement de Dublin de l'Union européenne (UE). En revanche, s'ils refusent de partir, ils risquent d'être placés en centre de rétention en France, comme avait averti lundi Emmanuelle Cosse, ministre du Logement, sur RTL.
Pour Aziz, une dernière option serait de partir tout seul à Paris, en Ile-de-France, une des deux régions non concernées par le dispositif de l'accueil des migrants en France avec la Corse. "Je vais prendre le bus pour aller à Paris, j'ai beaucoup d'amis là-bas. Je travaillerai peut-être dans une boulangerie orientale", affirme-t-il.
Hadi, 23 ans, qui partageait la même tente qu'Aziz, n'arrive non plus à faire un choix. L'image de la France se résume à la Jungle comme la plupart des migrants à Calais.
"Je ne sais pas, pour l'instant. Je vais peut-être rester dans un centre d'accueil et partir ensuite", note le jeune migrant à Anadolu.
Une autre raison qui sème le doute chez les migrants, c'est le traitement qui les attend dans les centres d'accueil en province. Après avoir subi la violence policière à Calais, les migrants ont du mal à croire que le démantèlement serait une aubaine pour eux.
Les Afghans en particulier ne cachent pas leur colère dans le camp. "Qu'est-ce que l'Etat attendait tant avant d'intervenir? ", s'interrogent-ils. Ils sont par ailleurs très peu nombreux à avoir quitté le camp le premier jour du démantèlement, contrairement aux Soudanais et aux Erythréens.
- Le camp laissé à l'abandon
Les rues de la Jungle donnent l'impression d'un village laissé à l'abandon suite au départ de près de 2 000 migrants en un jour et à la fermeture des commerces gérés par ses habitants.
Les commerces de "l'avenue David Cameron", rue principale de la Jungle, hautement fréquentée par les migrants jusqu'à récemment, sont dans un état de délabrement, depuis leur fermeture par une décision du Conseil d'Etat la semaine dernière.
Le camp n'est certes encore pas physiquement démantelé pourtant certains migrants ont déjà incendié les cabines de toilettes et les tentes.
Ce n'est pas seulement les tentes et commerces qui sont touchés par le démantèlement. Omar Masjid, la mosquée de la Jungle qui servait de lieu de rencontre pour les migrants à grande majorité musulmane, est aussi en partie détruite et n'attire que très peu de fidèles. Elle continuera à accueillir les migrants jusqu'au démantèlement complet du camp, assure Djamal, fondateur du réfectoire de la Jungle "Kitchen in Calais" et promoteur de la mosquée.