Mayotte : Rémi Carayol alerte sur une violence d’État banalisée depuis vingt ans
- « Ce que l’on voit aujourd’hui aux États-Unis existe à Mayotte depuis vingt ans. Arrestations brutales, poursuites, contrôles au faciès : une réalité quotidienne passée sous silence. »
Istanbul
AA/Istanbul/ Sanaa Amir
À Mayotte, les scènes d’interpellations violentes d’étrangers qui choquent aujourd’hui l’opinion publique aux États-Unis se produisent « tous les jours depuis près de vingt ans ». C’est le constat dressé par le journaliste et spécialiste Rémi Carayol, qui décrit une réalité largement méconnue en France.
Selon lui, ces violences sont devenues systémiques et banalisées. « Contrôles au faciès, personnes extirpées de leurs véhicules, poursuites jusque dans les domiciles, arrestations d’enfants, parfois très jeunes », rythment le quotidien mahorais, loin des projecteurs médiatiques nationaux.
Ces pratiques, insiste Rémi Carayol, ne sont pas apparues avec l’opération Wambushu lancée en 2023. « Elles s’inscrivent dans une continuité de politiques sécuritaires et répressives menées de longue date à Mayotte », explique-t-il, évoquant un durcissement ancien et constant des méthodes de l’État.
Cette politique se traduit par des expulsions massives. Chaque année, entre 23 000 et 25 000 personnes sont éloignées du territoire, soit « environ 70 expulsions par jour, dimanches compris ». Des arrestations suivies, le plus souvent, de placements dans des camions de gendarmerie grillagés, puis d’une rétention administrative avant une expulsion rapide, parfois en violation du droit. « Certaines personnes ont des enfants nés à Mayotte, un suivi médical, ou des papiers qu’elles n’ont pas pu présenter à temps », souligne le journaliste.
Contrairement à ce qui se passe aux États-Unis, cette violence reste peu documentée. « Il n’existe pas de réseaux citoyens structurés ni de mobilisation permettant de filmer et de contraindre les forces de l’ordre », observe Rémi Carayol, regrettant l’absence de contre-pouvoirs visibles.
Le vocabulaire employé par certains responsables politiques participe, selon lui, à cette normalisation. Le terme de « rafles », récemment remis dans le débat public en France, est « employé à Mayotte depuis plus de vingt ans », rappelle-t-il.
Pour analyser cette situation, Rémi Carayol mobilise des concepts théoriques. Il évoque un « continuum colonial », s’appuyant sur la notion de « nécropouvoir » développée par Achille Mbembe, ainsi que celle de « morts en vie », formulée par la chercheuse Nina Sarawi, pour décrire des populations que l’État expose sciemment à la mort.
Cette logique se retrouve en mer, sur la route migratoire entre Anjouan et Mayotte. La fermeture des frontières a transformé cette traversée en un passage mortel, avec « entre 10 000 et 30 000 morts estimés en trente ans ». À cela s’ajoutent des interceptions de kwassa-kwassa par les forces de l’ordre, parfois « au mépris du droit maritime », entraînant des naufrages mortels.
Sur terre, la violence prend aussi une forme plus silencieuse. Des bidonvilles, parfois habités depuis trente ou quarante ans, sont marqués avant d’être détruits. Une loi adoptée en juillet dernier permet désormais aux préfets de procéder à ces destructions « sans obligation de relogement, sauf pour les personnes de nationalité française ».
« Expulsions, destructions de logements et mise à la rue de familles entières constituent une violence moins visible, mais profondément structurelle et durable », conclut Rémi Carayol, appelant à une prise de conscience nationale sur la situation à Mayotte.
Seulement une partie des dépêches, que l'Agence Anadolu diffuse à ses abonnés via le Système de Diffusion interne (HAS), est diffusée sur le site de l'AA, de manière résumée. Contactez-nous s'il vous plaît pour vous abonner.
