Manche : la Défenseure des droits met en cause l’usage d’armes « intermédiaires » contre des migrants
- Cette prise de position intervient alors que la France a récemment durci sa doctrine d’intervention pour freiner les traversées de migrants vers le Royaume-Uni dans la Manche
Istanbul
AA / Istanbul / Serap Dogansoy
La Défenseure des droits, Claire Hédon, a alerté sur l’usage par les policiers et gendarmes d’armes dites « de force intermédiaire » à l’encontre de migrants tentant de traverser la Manche, estimant que ces pratiques ne respectent pas toujours les principes de discernement, de nécessité et de proportionnalité, selon une décision datée du 17 décembre 2025 et rendue publique fin janvier 2026.
- Usage d’armes policières lors de ces interventions
Saisie à plusieurs reprises depuis 2022, l’autorité administrative indépendante indique avoir examiné 36 situations, majoritairement signalées par l’association Utopia 56. Elle évoque notamment l’usage de lanceurs de balles de défense (LBD), de pistolets à impulsion électrique et de grenades lacrymogènes lors d’opérations visant à empêcher des départs depuis les plages du Nord et du Pas-de-Calais, parfois de nuit et face à des groupes comprenant des personnes vulnérables, dont des enfants.
La Défenseure des droits rappelle que ces armes ne peuvent être utilisées que dans un cadre strict, notamment celui de la légitime défense, et souligne que leur emploi peut entraîner de graves lésions physiques. Elle recommande d’exclure leur usage lorsque l’unique objectif poursuivi est d’empêcher des personnes de monter à bord d’une embarcation.
Elle pointe également un manque de traçabilité des interventions, relevant une absence fréquente de comptes rendus écrits et d’enregistrements par caméras-piétons. Claire Hédon préconise le déclenchement systématique de ces dispositifs lorsqu’ils sont disponibles, ainsi qu’une obligation écrite de rendre compte de tout usage d’armes de force intermédiaire.
- 41 000 migrants ont rejoint le Royaume-Uni en 2025
Ces critiques interviennent dans un contexte où les interventions des forces de l’ordre sur le littoral nord font régulièrement l’objet de contestations de la part des personnes migrantes et des associations d’aide. Près de 37.000 personnes ont rejoint les côtes britanniques en 2024 et plus de 3.200 depuis le début de l’année 2025, renforçant la pression exercée sur les autorités françaises pour empêcher les traversées de la Manche.
Dans ses signalements, Utopia 56 s’appuie notamment sur deux instructions de la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord datant de 2022 et 2023, qui encadrent les modalités d’intervention des forces de l’ordre et proscrivent toute action de lutte contre l’immigration irrégulière lorsqu’un canot est déjà mis à l’eau, au nom de l’impératif de sauvegarde de la vie humaine.
- Une hausse des « atteintes à la dignité »
La Défenseure des droits s’inquiète plus largement d’une hausse des « atteintes à la dignité » des personnes étrangères imputées aux forces de sécurité. Elle estime que les situations de violences ont augmenté depuis 2021, en particulier dans les centres de rétention administrative (CRA), et dénonce le recours à des dispositifs de contention.
Depuis 2021, l’autorité administrative indépendante indique avoir été saisie de 230 signalements de faits de violences alléguées en CRA. Dans plusieurs décisions, elle estime que l’usage de dispositifs de protection individuelle (DPI), assimilés à des moyens de contention, porte atteinte à la liberté individuelle et à la dignité humaine, et contrevient à la Convention européenne des droits de l’homme.
Claire Hédon recommande d’interdire le recours à ces dispositifs dans les centres de rétention et lors des procédures d’éloignement du territoire. Ses services ont été saisis de situations impliquant l’utilisation de tels moyens pour contraindre des étrangers à embarquer à bord d’avions lors d’expulsions.
Au-delà des personnes placées en rétention, la Défenseure des droits attire également l’attention sur les contrôles répétés dont peuvent faire l’objet des étrangers en situation irrégulière, parfois accompagnés de propos jugés déplacés, ainsi que sur les pressions dénoncées par les associations de soutien aux migrants, notamment à travers des contrôles d’identité récurrents, des verbalisations ou des sorties d’armes.
- Une doctrine d'intervention en évolution
Ces constats s’inscrivent alors que la France a récemment fait évoluer sa doctrine d’intervention sur le littoral et en mer. Le 17 janvier 2026, les autorités françaises ont procédé pour la première fois à l’interception en mer d’un « small boat » soupçonné de servir au transport clandestin de migrants vers le Royaume-Uni, sur le canal de l’Aa à hauteur de Gravelines (Nord), selon la BBC.
Le parquet de Dunkerque a confirmé le 22 janvier une intervention de la gendarmerie maritime ayant conduit à l’arraisonnement du canot et à l’interpellation de six personnes. L’une d’elles, un homme de 18 ans déclarant être soudanais, a été mise en examen et placée en détention provisoire. Une enquête a été ouverte pour « aide à l’entrée et au séjour en bande organisée ».
- Un durcissement de la politique migratoire du Royaume-Uni
Cette évolution de la doctrine française s’inscrit également dans un contexte de durcissement de la politique migratoire du Royaume-Uni. L’exécutif travailliste a récemment annoncé une série de mesures restrictives en matière d’immigration et de droit d’asile, alors que le nombre de demandes d’asile a atteint un niveau record, avec plus de 110 000 demandes enregistrées entre octobre 2024 et septembre 2025.
Dans ce cadre, Londres a conclu à l’été 2025 un accord migratoire avec Paris, dit « un pour un », prévoyant le renvoi vers la France des migrants arrivés au Royaume-Uni à bord de petites embarcations, en échange de l’accueil par les autorités britanniques, via une voie d’admission légale, de migrants présents sur le territoire français.
Ce mécanisme, entré en vigueur le 5 août 2025, est contesté par les organisations de défense des droits humains, qui estiment qu’il ne répond pas aux causes des départs et expose les personnes migrantes à des risques accrus. Selon les données communiquées par le Ministère de l’Intérieur britannique l’accord a jusqu’ici conduit au retour forcé vers la France de 153 personnes, tandis que 134 migrants ont été admis légalement au Royaume-Uni.
Le secrétaire d’État britannique chargé de la sécurité des frontières, Alex Norris, a justifié cette politique dans un communiqué transmis à la presse française. « Nous réformons notre système d’immigration pour faciliter le renvoi de migrants illégaux qui n’ont pas le droit d’être ici », a-t-il écrit, ajoutant : « Notre message est clair : si vous essayez d’entrer au Royaume-Uni, vous serez renvoyé. »
Malgré ces dispositifs, les traversées demeurent élevées. Selon les autorités britanniques, 41 472 migrants ont rejoint le Royaume-Uni par la Manche en 2025, contre 36 566 en 2024, soit une hausse de 13 % en un an. Il s’agit du deuxième total annuel le plus élevé depuis 2018, après le record atteint en 2022.
