AA / Tunis / Mourad Belhaj
Dans son édition du 2 octobre courant, le journal français Le Monde publiait un article faisant le compte rendu d’un "dialogue inédit entre Emmanuel Macron et les « petits-enfants » de la guerre d’Algérie"
L’article expliquait que le président français a reçu, le 30 septembre à l’Elysée, "pendant deux heures, dix-huit jeunes gens – Français d’origine algérienne, binationaux et pour certains Algériens – pour échanger « librement » sur ce conflit. Avec un objectif : apaiser « cette blessure mémorielle », comme le rappelle l’historien Benjamin Stora, également présent".
En fait d’apaisement, cette rencontre a été pour Emmanuel Macron l’occasion de "régler quelques comptes"… avec l’Histoire ! Et, par là même, de prendre date avec des élections présidentielles qui, loin des problématiques essentielles qui ont enflammé la rue française durant son quinquennat, semblent vouloir (encore une fois) surfer sur la thématique identitaire, si chère à la droite française et à son extrême.
Selon l’article du Monde Emmanuel Macron avait considéré, lors de cette rencontre, que "l'Histoire officielle" algérienne était "totalement réécrite", qu’elle "ne s'appuie pas sur des vérités" mais sur "un discours qui repose sur une haine de la France", estimant qu'après son indépendance en 1962, l'Algérie s'est construite sur "une rente mémorielle", entretenue par "le système politico-militaire".
Le président français ira même jusqu’à questionner l’existence d’une Nation Algérienne avant la colonisation française, empruntant à la rhétorique de la colonisation : "avant les Français, il n’y avait rien", pour ensuite s’improviser historien en établissant un parallèle hasardeux entre la présence ottomane au Maghreb et la colonisation française.
- Effet de manche électoral
Nombre d'observateurs, y compris européens, ont considéré que le choix de ce moment par Macron n'est pas complètement innocent, et a une relation directe avec la prédominance du discours d'extrême droite sur une campagne électorale française… qui n’a, parait-il, pas encore débuté.
Le journal allemand Die Tageszeitung n’en affirme pas moins à ce sujet (3 octobre 2021) : "Les nouvelles déclarations de Macron s'inscrivent dans le contexte de la campagne électorale pour l'élection présidentielle française d'avril 2022. Une campagne qui s'est vue marquée par une surprise de taille représentée par la percée du candidat d'extrême droite Eric Zemmour dans les sondages d'opinion, au détriment des autres candidats de droite."
Gilles Manceron, historien français, spécialiste de l'histoire coloniale de la France déclarait pour sa part au micro de RFI :"On a l'impression que ce sont ses choix dans l'élection présidentielle de 2022 qui commandent aux déclarations récentes du président de la République", regrettant que Macron "ne laisse pas l’Histoire aux historiens" et estimant qu’il "se risque sur un terrain qui n’est pas le sien".
"Ça ne me semble pas être le rôle d'un président de la République de porter des jugements sur les sociétés et sur l'Histoire", a ainsi déploré l’historien, qui ajoute : "On a l’impression que le président Macron renonce à sa volonté affichée de regarder en face le passé colonial".
Emmanuel Macron, alors candidat à la présidence de la France, avait déclaré en 2017, lors d'une visite en Algérie : "La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie. Et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes."
Pour Manceron il y a une contradiction entre le discours que tenait Macron en tant que candidat "et un discours qui est, c’est comme cela que je le perçois en tant qu’historien, quand je l’entends parler d’une nation algérienne qui n’aurait pas existé avant la colonisation française, c’est exactement ce que disait le discours colonial et on a l’impression qu’il renoue avec ce discours".
"Le fait que le sentiment national algérien ne se soit généralisé qu’au moment de la guerre est une réalité. Mais comme le sentiment d’appartenance à la nation française qui ne s’est vraiment installé qu’après la Révolution", tient à rappeler l’historien.
- Le rapport Stora
Le média d'investigation français "Mediapart" cite, de son côté, un diplomate français (sans le nommer) selon lequel les déclarations de Macron à l'égard de l'Algérie interviennent en raison du manque de réaction de la partie algérienne face à la "volonté du président français de tourner la page", en confiant à l'historien Benjamin Stora, la mission de préparer un rapport sur la colonisation et la guerre d’Algérie.
Stora lui-même déclarait, lors d’une intervention sur la chaîne parlementaire française LCP, penser que cela a "quelque chose à voir avec le silence de la partie algérienne" concernant ce rapport "contenant 22 préconisations" qu'il a préparé et remis à la présidence française en janvier 2021 et qui reste, comme il l'a dit, "franco-français".
Malgré quelques avancées sur le contentieux mémoriel entre les deux pays, telles que la restitution de "restes" de combattants de la Résistance algérienne, la reconnaissance de la responsabilité de l'Etat français dans la mise à mort du martyr Ali Boumendjel, ou la restitution d'une partie des archives algériennes spoliées, le rapport Stora n’a pas répondu aux attentes de la partie algérienne sur ce dossier, à savoir les excuses de l’Etat français pour les crimes commis durant l’occupation de l’Algérie.
Le président Abdelmadjid Tebboune expliquait à ce propos, dimanche 10 octobre, lors d’un entretien diffusé par la télévision d’Etat, qu'Alger ne réclame "pas de la repentance" mais une "reconnaissance" des crimes perpétrés en 130 ans de colonisation française.
"L'Algérie, c'est 5,630 millions de martyrs", a-t-il ajouté, soulignant que "l'Histoire ne fonctionne pas selon les caprices et selon les circonstances (…) Les relations avec la France relèvent de la responsabilité du peuple et de l’Histoire".
Et d’asséner : "L’Histoire ne peut pas être falsifiée".
- "Macron l’historien"
Soulignant l'inexactitude de la déclaration de Macron, dans laquelle il a remis en cause l'existence d'un État algérien avant l'occupation française, Benjamin Stora, issu d'une famille juive de Constantine, revient sur l'Affaire de l'éventail survenue en 1827, et s'interroge : "A Qui le Dey Hussein donne le coup d’éventail ?", avant de répondre : "Au consul de France en Algérie ! Cela veut dire qu'il y a des consuls français qui se sont succédé au fil des années en Algérie. Il y avait donc un État en place et des attributs de souveraineté d’un Etat".
De l'avis de l'historien français, la présence ottomane en Algérie ne signifie pas nécessairement qu'il n'y avait pas d'État algérien : "Sous l’empire Ottoman il n’était pas nécessaire de passer par la Turquie pour avoir des attributs de souveraineté, mais on était membre de l’empire Ottoman quand même".
Et d’expliquer que "c’était le cas de tous les pays de l’empire Ottoman", rendant dans la foulée hommage au rôle joué par l'Algérie et l'Empire ottoman dans l'accueil des minorités, y compris la minorité juive qui a fui l'inquisition espagnole de la reine "Isabelle la Catholique" après la promulgation du tristement célèbre "décret de l’Alhambra" de 1492 portant expulsion des Juifs.
Citée par le quotidien "La Croix", Isabelle Grangaud, directrice de recherches au CNRS rattachée au Centre Norbert Elias à Marseille et spécialiste de l’histoire du Maghreb ottoman, réagissait de son côté aux propos d’Emmanuel Macron, déclarant : "Les Ottomans présents sur le territoire sont peu nombreux, et ils servent à faire tourner la machine étatique et militaire. Au contraire de la France qui mise sur une colonie de peuplement"
"Cette comparaison (entre la présence ottomane et celle française en Algérie) pose problème, parce qu’elle confond des modalités d’administration et d’autorité politique très différentes", affirme-t-elle.
Et d’expliquer : "Le poids de l’empire ottoman comme puissance tutélaire était bien moindre que celui de la France en Algérie (…) ".
Gilles Manceron, cité par la même source, ajoute pour sa part que l’influence ottomane "s’exerçait sous la forme d’États vassaux (des « beylik ») comme celui d’Alger. L’administration ottomane prélevait des impôts sur la population. Mais c’était une domination bien loin de ce qu’a été la colonisation française marquée par la violence et la destruction des structures sociales et religieuses locales".
- "l'Algérie est un partenaire très important pour la France"
Mediapart a considéré les mesures prises par les autorités algériennes en réponse aux provocations du président français comme "un coup dur pour Paris", qui est en train de se retirer des bases militaires dans l'extrême nord du Mali, et qui s'apprête à réduire le nombre de ses soldats dans la région du Sahel d'ici 2023.
Un diplomate français cité par le journal d’investigation estime que la position du président français ne peut être défendue "politiquement, moralement ou stratégiquement", car l'Algérie est un partenaire très important pour la France dans la région du Sahara.
Mediapart s’est également fait l’écho des craintes de certains milieux français de voir l'Algérie revoir ses relations économiques et commerciales avec la France, qui "a déjà perdu beaucoup d'influence et de contrats, et qui a oublié à un moment donné et pendant les plus graves crises énergétiques mondiales, que l'Algérie était le principal fournisseur de gaz de la France."
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