Le Royaume-Uni pris dans un « vide moral et juridique » après l’interdiction de Palestine Action
- Tim Crosland, cofondateur de Defend Our Juries, exhorte le gouvernement à « arrêter de creuser » et à écouter l’opinion publique après que la cour a qualifié l’interdiction d’« illégale »
Greater London
AA / Londres / Aysu Bicer
Le gouvernement britannique, qui avait tenté de qualifier les militants d’actions directes de « terroristes », voit sa crédibilité s’effondrer après qu’une décision de la Haute Cour a jugé l’interdiction de Palestine Action « illégale » et « disproportionnée ».
Le Home Office se retrouve désormais pris entre une justice défiant ses décisions, une opinion publique sceptique et une crise croissante des droits humains.
Tim Crosland, ancien juriste gouvernemental et cofondateur du groupe militant Defend Our Juries, lui-même arrêté l’an dernier sous le Terrorism Act, a confié à Anadolu que le gouvernement est actuellement piégé dans un « vide moral et juridique », laissant les militants dans un « limbo catastrophique » alors que les principales justifications de l’interdiction s’effondrent sous l’examen.
La bataille juridique est supervisée par la ministre de l’Intérieur Shabana Mahmood, dont la décision de faire appel a été critiquée comme hypocrite. Crosland souligne l’ironie « extraordinaire » : en 2014, Mahmood avait participé à une manifestation dans un Sainsbury’s de Birmingham contre les produits provenant des territoires occupés, et elle est aujourd’hui l’architecte principale de la répression de tactiques similaires d’action directe.
« Shabana Mahmood est la même Shabana Mahmood qui… disait : ‘C’est ce qu’il faut pour faire la différence, ce genre d’action directe’ », note Crosland. « Il est donc assez incroyable de la voir… en si peu de temps devenir ministre de l’Intérieur et déterminée à contester cette décision de justice. »
- Des milliers laissés « en limbes »
Le débat juridique immédiat porte sur la question de savoir si l’ordre d’interdiction doit être annulé sans délai.
Le gouvernement souhaite que l’interdiction reste en vigueur jusqu’au traitement de l’appel, une position que Crosland qualifie de potentiellement dévastatrice. Depuis l’entrée en vigueur de la loi le 5 juillet dernier, Defend Our Juries rapporte que 2 787 personnes ont été arrêtées pour avoir protesté contre les actions israéliennes dans la bande de Gaza et la complicité présumée des autorités britanniques.
Le 18 février, de nouveaux procès débuteront pour la première grande affaire visant des membres de Palestine Action, accusés d’avoir pénétré dans la société israélienne de défense Elbit Systems à Filton, près de Bristol, en 2024. Les six militants avaient été acquittés pour tentative de cambriolage.
Ces activistes avaient été détenus en détention provisoire pendant environ 17 mois avant le procès — bien plus que la limite légale habituelle de six mois — car la législation antiterroriste avait été utilisée dès le début, alors que les charges finales n’étaient pas liées au terrorisme.
Les conséquences pour les personnes ciblées dépassent le cadre légal et deviennent existentielles. « Des gens ont perdu leur emploi. Des gens ont été empêchés de rendre visite à des proches malades à l’étranger, parce qu’on leur a refusé des visas, parce qu’ils sont sous enquête pour terrorisme, parce qu’ils tenaient une simple pancarte contre un génocide », explique Crosland.
Il ajoute que des banques, craignant tout lien avec des groupes désignés, ont clôturé les comptes de manifestants pacifiques.
Crosland met en garde : si l’ordre reste en vigueur pendant un processus d’appel prolongé, des milliers de personnes resteront accusées de terrorisme pour des actes aussi simples que tenir une pancarte.
« La logique est : si le gouvernement perd à la Cour d’appel, garder l’ordre en vigueur jusqu’à l’appel à la Cour suprême. Cela pourrait durer des mois, voire des années, et cela ne peut pas être juste », affirme-t-il.
Le 20 février, une audience déterminante verra la ministre de l’Intérieur exposer ses attentes formelles concernant l’appel.
- « Les juges les plus conservateurs que l’on puisse trouver »
Le coup le plus dur porté à la crédibilité du gouvernement provient de la nature même de la cour qui a statué contre lui. Crosland explique que les juges de la Haute Cour impliqués étaient « les juges les plus conservateurs que l’on puisse trouver ».
L’un d’eux avait auparavant autorisé la poursuite des exportations de pièces F‑35 vers Israël, qui ont fait plus de 71 000 morts à Gaza sur deux ans et détruit l’enclave. « C’est remarquable que cette même cour ait jugé l’interdiction illégale », note Crosland.
Il précise toutefois que la position du gouvernement s’est encore affaiblie depuis ce jugement, en raison de l’affaire de Filton.
« Le jury, qui a entendu l’ensemble des preuves, a refusé de déclarer Palestine Action coupable de quoi que ce soit, même pas de l’accusation mineure de dommages criminels », explique-t-il. « Donc, en appel, cela constituera une information vraiment significative… des citoyens tirés au sort, ayant entendu les preuves pendant des semaines, ont décidé qu’il n’y avait rien — ils ont refusé de les condamner pour quoi que ce soit. »
- « Fumée et miroirs »
Hors des tribunaux, la narration du gouvernement a été encore fragilisée par ses propres conseillers. Jonathan Hall KC, réviseur indépendant de la législation antiterroriste pour le gouvernement, a rejeté les insinuations d’un financement iranien ou d’« informations secrètes » comme étant de la « fumée et des miroirs ».
« En d’autres termes, le propre conseiller antiterroriste du gouvernement a plus ou moins dit que l’ancienne ministre de l’Intérieur, Yvette Cooper, avait été malhonnête avec le public et le parlement », souligne Crosland. Avec le refus du jury de condamner et le rejet des preuves par le conseiller, il estime que la cofondatrice du groupe, Huda Ammori, est dans une « position solide pour l’appel ».
- « Condamnés de rien »
Crosland attire également l’attention sur la situation « horrifique » des militants détenus en détention provisoire. Il indique que des dizaines de membres de Palestine Action sont actuellement en prison sans avoir été condamnés, certains purgeant l’équivalent de quatre ans d’emprisonnement en attendant leur procès.
« Aucun de ces individus n’a été accusé d’infractions terroristes », affirme-t-il, dénonçant l’usage de l’étiquette « terroriste » par le gouvernement pour empoisonner le cadre légal. Selon lui, ces personnes comblent un vide laissé par un gouvernement « complice actif de crimes contre l’humanité ».
« Quand on s’attaque aux instruments du génocide, à la machinerie du génocide, c’est un acte pacifique. C’est une tentative d’arrêter la violence », conclut-il, présentant les actions des militants comme un devoir moral de « transformer les épées en socs de charrue ».
- Surveillance « orwellienne »
Malgré le jugement de la cour, Crosland décrit le comportement policier en cours comme « glaçant et orwellien ».
La police métropolitaine n’a pas arrêté les personnes tenant des pancartes après la décision de vendredi, mais a déclaré qu’elle continuerait à « recueillir des preuves sur ces infractions et les personnes impliquées afin de permettre une intervention ultérieure ».
« Cela donne vraiment l’impression d’un service de police qui n’est pas indépendant… mais qui agit en réalité comme une sécurité privée pour Elbit Systems et le lobby israélien », déclare l’ancien juriste gouvernemental. « Vous êtes dans un trou, arrêtez de creuser. »
Dans un message adressé à Cooper et Mahmood, Crosland ajoute : « Écoutez, gouvernement, les milliers de personnes qui ont risqué des accusations de terrorisme simplement pour tenir une pancarte en carton. Et quel est leur message ? Que lorsque vous êtes du côté du génocide, vous ne perdez pas seulement votre âme, vous perdez aussi l’opinion publique - et vous perdrez les élections. »
Si les élections générales ne sont pas prévues avant 2029, les scrutins locaux sont programmés en mai, alors que la popularité de Nigel Farage et de son parti Reform UK augmente, tandis que celle du Premier ministre Keir Starmer diminue.
*Traduit de l'anglais par Ben Amed Azize Zougmore
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