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L’Allemagne aurait « financé secrètement » une grande partie du projet nucléaire Dimona d’Israël

- Depuis la création de l’État d’Israël, l’Allemagne a joué un rôle crucial en soutenant Tel-Aviv non seulement sur le plan politique, mais aussi dans la mise en place de son installation nucléaire, selon le rapport

Esra Tekin  | 15.03.2026 - Mıse À Jour : 15.03.2026
L’Allemagne aurait « financé secrètement » une grande partie du projet nucléaire Dimona d’Israël

Istanbul

AA/Istanbul/Esra Tekin

Depuis que le réacteur nucléaire de Dimona, dans le désert du Néguev en Israël, a été révélé pour la première fois en décembre 1960, le programme nucléaire du pays a fait l’objet de nombreuses recherches, livres et enquêtes journalistiques, un rapport récent affirmant que l’Allemagne aurait « financé secrètement » le projet.

Le rapport du quotidien israélien Haaretz note que des travaux fondamentaux, dont Israel and the Bomb d’Avner Cohen, ainsi que des études de Seymour Hersh, Zaki Shalom et Adam Raz, ont examiné les origines, le développement et le secret entourant le programme. En 2024, la série documentaire de la journaliste Shany HazizaThe Atom and Me, a ajouté une dimension personnelle et sociale à l’histoire.

Pourtant, malgré des décennies de recherches, deux grandes questions restent sans réponse : combien le projet a coûté et qui l’a financé.

Le rapport affirme qu’entre 1961 et 1973, le gouvernement de Bonn a transféré annuellement entre 140 et 160 millions de marks allemands à Israël via un mécanisme de prêt secret. Au total, le financement est estimé à près de 2 milliards de marks, soit environ 5 milliards d’euros (plus de 5,7 milliards de dollars) aujourd’hui. Un accord de remboursement ultérieur signé en 1989 aurait transformé le prêt, en pratique, en subvention.

Si ces informations sont exactes, cela signifierait qu’une part importante du projet nucléaire israélien n’a pas été financée par les contribuables ou donateurs privés israéliens, mais par des fonds publics allemands.

- Le soutien de la France, avec l’appui de l’Allemagne

Les origines de cette affaire remontent à 1957, alors que les liens entre Israël et la France étaient particulièrement étroits après la guerre du Sinaï en 1956, indique le rapport. Selon celui-ci, la France soutenait Israël sur le plan diplomatique et aurait secrètement accepté de l’aider à acquérir un réacteur nucléaire via des accords entre les agences atomiques des deux pays.

Mais le Premier ministre israélien de l’époque, David Ben-Gourion, ne se sentait pas pleinement rassuré par le seul soutien français, craignant qu’Israël ne fasse face à une menace existentielle à long terme, en raison de l’ascension du président égyptien Gamal Abdel Nasser et du nationalisme panarabe.

Ben-Gourion aurait alors cherché ce qu’il a décrit comme « un parapluie pour les jours de pluie », voyant en l’Allemagne de l’Ouest le candidat le plus approprié : une puissance européenne émergente, hostile à Nasser, dirigée par des responsables  notamment le chancelier Konrad Adenauer  convaincus que l’Allemagne avait une responsabilité morale envers Israël après l’Holocauste, précise le rapport.

- Des liens secrets commencent à Bonn

Un moment clé a eu lieu le 3 juillet 1957, lors d’une réunion secrète à Bonn entre Shimon Peres, alors directeur général du ministère israélien de la Défense, et le ministre allemand de la Défense, Franz Josef Strauss.

Ben-Gourion craignait que des liens ouverts avec l’Allemagne ne provoquent une crise en Israël, tandis que Bonn redoutait qu’une coopération visible avec Israël ne nuise à sa position dans le monde arabe et ne renforce diplomatiquement l’Allemagne de l’Est.

L’Allemagne de l’Ouest considérait son aide à Israël à la fois comme une obligation morale et un investissement stratégique, tandis qu’Israël recherchait un soutien militaire et politique.

Au cours des discussions, Peres a insisté pour que les relations entre les deux pays dépassent l’accord de réparations de 1952. Strauss a répondu positivement, y compris à une demande israélienne concernant des sous-marins. Bien que ces sous-marins n’aient pas été jugés essentiels par l’armée israélienne, la demande a permis d’ouvrir la voie à une coopération de défense plus large.

Les sous-marins ont finalement été achetés au Royaume-Uni grâce à un financement allemand. L’Allemagne de l’Ouest a également acquis pour environ 30 millions de dollars d’équipements militaires israéliens, soutenant ainsi le développement de l’industrie de défense israélienne.

- La réunion de 1960 considérée comme un tournant

La percée la plus importante est survenue le 14 mars 1960, lorsque Ben-Gourion et Adenauer se sont rencontrés à l’hôtel Waldorf Astoria à New York.

Bien que cette rencontre ait été publique, le contenu de leurs discussions est resté secret pendant des années. Aucun compte rendu officiel n’existe, mais la réunion est largement considérée comme un moment majeur dans l’histoire des relations de sécurité israélo-allemandes, selon le rapport.

Au cours de l’échange, Ben-Gourion aurait lié la sécurité d’Israël directement à l’Holocauste, arguant que la destruction des Juifs d’Europe avait également affaibli le projet sioniste. Dans ce contexte, il semble avoir présenté le soutien allemand non seulement comme une réparation pour les crimes passés, mais aussi comme une contribution à la survie future d’Israël, selon Haaretz.

- « Développement du Néguev » comme couverture

Alors que l’assistance militaire allemande attirait l’attention, l’élément le plus important était un accord financier secret, présenté comme une aide au « développement du Néguev ».

Le plan a reçu le nom de code Aktion Geschaftsfreund (« Opération Ami des affaires ») par le bureau d’Adenauer. Selon l’arrangement, Israël devait recevoir 50 millions de dollars par an pendant 10 ans, à un taux d’intérêt de 3,6 %.

Bien que Bonn ait initialement prévu de commencer ce financement après la fin des paiements de réparations en 1965, Israël a poussé pour une mise en œuvre anticipée. Le premier transfert a finalement eu lieu en décembre 1961.

La secrétion étant jugée essentielle, aucun traité officiel n’a été signé. À la place, le représentant israélien de l’époque, Felix Shinnar, et le conseiller d’Adenauer, Hermann Abs, ont mis en place un mécanisme dans lequel les fonds étaient transférés sous forme de prêts commerciaux via une banque de développement publique à Francfort, en Allemagne.

Pour dissimuler l’objet des paiements, les transferts étaient présentés dans la documentation officielle comme des arrangements financiers liés à des accords bilatéraux avec des pays en développement non nommés. Les ministres allemands de l’Économie et des Finances ont approuvé le mécanisme, tandis que le ministre des Affaires étrangères aurait été tenu à l’écart, selon le rapport.

- Le procès d’Eichmann accentue la pression

La situation est devenue encore plus délicate en mai 1960, lorsque Ben-Gourion a annoncé la capture du responsable nazi Adolf Eichmann et son futur procès à Jérusalem.

Les responsables de l’Allemagne de l’Ouest craignaient que le procès attire l’attention sur des figures de haut rang du gouvernement d’Adenauer ayant servi durant l’ère nazie. Parmi eux se trouvait Hans Globke, chef de cabinet d’Adenauer, qui avait contribué à la rédaction des lois de Nuremberg et était également au courant des relations naissantes avec Israël.

Hermann Abs, qui a joué un rôle central dans le mécanisme de financement secret, avait lui aussi été un banquier influent pendant la période nazie.

- Un pilier caché du projet

Pris dans leur ensemble, ces éléments suggèrent que le projet nucléaire de Dimona en Israël reposait non seulement sur le soutien technologique français, mais aussi sur un financement secret de l’Allemagne de l’Ouest, selon le rapport.

Si l’arrangement est confirmé dans son intégralité, il représenterait l’un des aspects les plus déterminants et les moins reconnus publiquement de l’histoire nucléaire israélienne, façonné par le souvenir de l’Holocauste, les craintes liées à la sécurité régionale et la diplomatie secrète, précise le rapport.

*Traduit de l'anglais par Sanaa Amir

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