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Jeux olympiques de Paris : La détresse des travailleurs exploités sur les chantiers

- Un grand nombre d'ouvriers se plaignent de ne pas être payés à la hauteur de leur contrat officiel, ainsi que des conditions de labeur difficiles.

Ümit Dönmez  | 23.01.2023 - Mıse À Jour : 23.01.2023
Jeux olympiques de Paris : La détresse des travailleurs exploités sur les chantiers

France

AA / Paris / Ümit Dönmez


Dans une révélation fracassante en décembre dernier, le journal « Libération » avait fait la lumière sur l'exploitation des travailleurs sans-papiers sur les chantiers des Jeux Olympiques 2024 de Paris.

Dans un contexte de critique féroce sur les conditions de travail dans les chantiers de la coupe du monde de football au Qatar et d'appel au boycott de l'événement sportif le plus suivi au monde, le quotidien français avait recueilli les témoignages des ouvriers payés à hauteur de 80 euros par jour, au marché noir, sans aucune déclaration, sans aucune cotisation sociale, ni jour de repos. Cela s'ajoutant à leur dur labeur dans des conditions climatiques des plus difficiles.

Dans une enquête exclusive, et par une série d'entretiens avec les travailleurs, tous employés par des entreprises françaises, Anadolu (AA) révèle que les conditions de travail, pour les ouvriers disposant d'un contrat, sont, elles aussi, des plus éprouvantes.


- Quatre problèmes principaux

Parmi les constations qui reviennent le plus fréquemment, figure, tout d'abord, la différence importante entre le salaire indiqué sur les contrats ou les bulletins de salaire des ouvriers et le montant réel qu'ils perçoivent : des montants généralement à hauteur du SMIC ou légèrement supérieurs.

Les travailleurs interrogés par AA expliquent également que la limite des 35 heures hebdomadaires n'est que trop rarement respectée et qu'ils se trouvent souvent dans l'obligation d'effectuer des heures supplémentaires, notamment de travailler les week-ends, soit à la requête de leurs employeurs, soit pour arrondir leurs fins de mois déjà difficiles.

Une autre remarque faite par une part importante des personnes interrogées, soulève la question des conditions de sécurité dans lesquelles ils sont obligés de travailler. Celles-ci déplorent notamment le manque de mesures de sécurité adéquates et de matériel de protection approprié.

Enfin, tous les travailleurs, originaires d'Afrique ou de l'Europe de l'Est, pour l'écrasante majorité d'entre eux, font état de l'impossibilité pour eux de louer leur propre logement dans la région parisienne, faute de revenus à la hauteur du coût de la vie.


- Un SMIC pour "beaucoup de risques"


Alors que le froid glacial ensevelit ses mains usées par le labeur, en ce samedi 21 janvier, Moussa* s'apprête à quitter le chantier pour se rendre sur un autre lieu de travail et ainsi arrondir ses fins de mois.

Moussa n'est pas satisfait de ses conditions de travail, mais préfère ne pas se plaindre. Avec l'assurance que son visage n'est pas filmé, il accepte de se confier au correspondant d'AA.

Il déplore le fait de ne pas être assez bien payé pour le travail qu'il accomplit : 1200 à 1300 euros mensuels pour du travail de nettoyage sur les chantiers. Il rappelle qu'il fait un métier présentant "beaucoup de risques", sans matériel de sécurité approprié.

Il affirme qu'on lui "vole" de l'argent sur son salaire, faisant état d'une différence importante entre le salaire indiqué sur son bulletin de paie et le salaire réel qu'il perçoit. Il déclare s'être rapproché d'un représentant syndical pour tenter de régler le problème, mais que celui-ci ne l'a pas aidé.

Moussa se plaint que son contrat ne soit pas respecté, mais faute de choix, il doit continuer de travailler malgré les conditions de travail injustes et périlleuses.

"On ne respecte rien" des dispositions du contrat de travail, déclare-t-il avant d'ajouter que "nous, on est Sénégalais, tu sais bien, on veut travailler ici", expliquant que c'est toujours mieux que les conditions de vie et de travail dans son pays d'origine.

Faute de moyens pour payer un loyer, il explique qu'il est logé par un parent.


- "Juste assez pour manger avec la famille"

Amine* est Malien. Il fait de l'enduit et de la peinture.

Interrogé sur ses conditions de travail, il préfère ne pas donner l'impression qu'il se plaint, mais reconnaît bien que celles-ci sont réellement difficiles.

À la longue, faute de choix, il a dû faire preuve de renoncement et accepter les exigences de ses patrons.

Malgré son contrat qui indique qu'il doit effectuer 35 heures par semaine, Amine travaille quasi-systématiquement le samedi, et parfois même le dimanche.

Il gagne 1500 à 1600 euros, "juste assez pour manger avec la famille" qui le loge, alors que, lui non plus, ne gagne pas assez pour louer un logement dans la région parisienne.

Sa famille nucléaire est au Mali. Il se prive de besoins essentiels pour pouvoir leur envoyer de l'argent tous les mois.

"On n'a pas le choix", déclare-t-il, avec résignation.


- Dragan arrondit ses fins de mois

Dragan* est Serbe. Il vit en France depuis trois ans, mais il a encore beaucoup de difficultés à s'exprimer.

Il travaille sur ce chantier depuis trois mois. Il nous explique, tantôt en français, tantôt en anglais, qu'il effectue des déplacements pour tenter d'augmenter un peu ses revenus. Il travaille officiellement 35 heures par semaine, mais effectue des petits travaux individuels le week-end pour arrondir ses fins de mois.

Avec le revenu de ce travail additionnel, il perçoit 1800 euros par mois.

"C'est bien mieux ici qu'en Serbie", déclare-t-il expliquant que dans son pays de naissance, il serait payé 500 euros pour le même travail.

Faute de pouvoir louer un appartement, il est, lui aussi, logé chez un proche.


- La traversée du désert de Seidou

Seidou* est Malien. Il est arrivé en France en 2018, est plutôt satisfait de son salaire, déclarant percevoir 2000 euros mensuels pour son travail qualifié de menuisier, mais étant, lui aussi, logé chez un parent, faute de pouvoir payer un logement.

Bien que son contrat indique 35 heures, il lui arrive assez souvent de devoir travailler le samedi aussi. Lui aussi, se plaint que le salaire qu'il perçoit est largement inférieur au salaire indiqué sur son contrat, les heures supplémentaires n'étant pas prises en compte.

Interrogé sur la différence dans la somme perçue, Seidou fait état d'un manque à gagner d'au moins 600 euros mensuels, mais il préfère ne pas se plaindre.

Il se souvient de son arrivée en France par le Maroc et l'Espagne après une traversée périlleuse de la Méditerranée sur un Zodiac.

Un périple qu'il a payé en travaillant au Mali et dans des différents pays de passage et en économisant ses maigres revenus. En nous contant le douloureux souvenir de sa traversée du désert, il s'estime fortuné et s'accroche à son travail coûte que coûte.

Sollicités par Anadolu (AA) pour tenter d'évaluer leur connaissance des conditions de travail de ces ouvriers du bâtiment, le comité d’organisation des Jeux Olympiques et la Région d'Île-de-France, n'ont, à ce jour, apporté aucune réaction.



* À leur demande, les noms des personnes interrogées ont été modifiés


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