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France : Il y a 38 ans, la Marche des beurs...

- Le cortège s’est élancé depuis la cité phocéenne, où a été exécuté par un CRS, Lahouari Ben Mohamed, 17 ans, au terme d’un banal contrôle routier

Fatma Bendhaou   | 15.10.2021
France : Il y a 38 ans, la Marche des beurs...

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AA/Nice/Feïza Ben Mohamed

Le 15 octobre 1983, partait de Marseille, la « Marche pour l’égalité et contre le racisme », rebaptisée « Marche des Beurs », pour dénoncer les crimes racistes qui visaient les jeunes issus de l’immigration.

Avec 32 personnes au départ, le cortège s’est élancé depuis la cité phocéenne, où a été exécuté par un CRS, Lahouari Ben Mohamed, 17 ans, au terme d’un banal contrôle routier.

Cette marche, dont les rangs grossissent au fur et à mesure qu’elle avance, arrivera à Paris le 3 décembre 1983 avec plus de 100 000 personnes, engagées contre le racisme systémique qui gangrène la France.

  • Pourquoi cet élan?

Le collectif « cases rebelles » a publié fin 2016, un ouvrage qui recense les crimes policiers, symptomatiques d’un réel racisme d’Etat.

Ainsi, au fil des pages, on peut voir défiler le portrait de Mohamed Diab, tué en novembre 1972 par un policier qui lui criait « oui, je te tue sale race ! » avant de tirer, ou encore l’assassinat à Marseille, le 18 octobre 1980, de Lahouari Ben Mohamed, ce jeune de 17 ans, abattu sans aucune raison par un CRS qui venait de lui dire « je ne sais pas si c’est le froid, mais j’ai la gâchette facile ce soir ».

Il y en aura d’autres, des dizaines, et de très minces, voire d’inexistantes condamnations.

Et c’est précisément cette indifférence et ce déni de justice, qui fait naître, dans l’esprit des jeunes issus de l’immigration et des quartiers populaires, cette soif d’égalité, de justice et d’engagement.

  • Les années 70-80, période charnière dans l’explosion du racisme

Fin 1972, la France met en application la circulaire Fontanet. Cette directive indique que les emplois sur le territoire, ne sont réservés qu’aux Français et étrangers en situation régulière et calque la durée de la carte de séjour, sur la durée de validité des cartes de travail des étrangers.

Un mouvement de protestation se mettra en place progressivement et le 12 juin 1973, à Grasse, dans les Alpes-Maritimes, des immigrés algériens et portugais, décident de manifester pour le « droit à être en situation régulière et obtenir une carte de séjour ».

Le maire de la ville, Hervé De Montmichel, fera asperger les manifestants avec des lances à incendie, conduisant à une véritable ratonnade.

Assumant complètement son geste, il déclarera par la suite : « Les arabes se comportent dans la ville comme en terrain conquis. Ces gens-là sont différents de nous, ils vivent la nuit, c’est très pénible d’être envahis par eux ». A l’époque, le journal le Nouvel Obs, met en lumière un « triangle brun du racisme » entre Cannes, Grasse et Nice, orchestré par le député maire de Nice, Jacques Médecin.

La situation géographique de ces faits de racisme et de discriminations, n’est pas anodine. Le sud de la France, a accueilli la majorité des pieds-noirs et des harkis rapatriés d’Algérie.

Comme le rappelle l’historien Yvan Gastaut, dans un rapport sur « la flambée du racisme de 1973 », la rancœur liée à la guerre d’Algérie a parfois fait que « dans le midi, le conflit a eu tendance à se rejouer en d’autres temps et d’autres lieux », précisant même que « les Algériens spécialement visés furent considérés comme les envahisseurs qui poursuivent leur conquête de la France ».

  • L’espoir déchu à l’arrivée à Paris

Les marcheurs seront reçus à l’Elysée par le Président de la République François Mitterrand. Cette initiative donnera beaucoup d’espoir aux jeunes qui dénoncent le racisme et les discriminations dont ils sont quotidiennement victimes. Face à l’ampleur du mouvement, la classe politique française est forcée de réagir.

Le Parti Socialiste au pouvoir, parachutera la création de l’association « SOS Racisme » et très vite, les militants à l’initiative de cette historique « marche des beurs » se rendent compte que cette structure tente de museler leur parole en s’appropriant ce combat qui est le leur.

La liste des crimes racistes, continue, elle, de s’allonger. Laïd Khanfar, tué par un douanier, Abdel Benyahia, tué par un policier, feront partie de ceux que l’on appelle tragiquement « la génération Malik Oussekine ».

Le jeune étudiant avait été tué par la police française, à coups de matraque pour avoir participé à une manifestation étudiante. Malik Oussekine sera considéré par l’Etat français comme « le mort de trop ».

Le ministre Alain Devaquet sera contraint de démissionner, le peloton des voltigeurs à l’origine du meurtre de Malik sera dissout et la France tentera désespérément de redorer son blason.

  • Les familles des victimes, entre détermination et désillusion

« La France nous a trahi, on n’a pas eu de justice » expliquera Fatma Ben Mohamed, la mère de Lahouari, tué à Marseille à 17 ans.

Dans le film documentaire « Ya Oulidi, le prix de la douleur », elle raconte s’être « battue pendant sept ans » pour obtenir une justice qui ne viendra jamais. L’assassin de son fils a effectivement été condamné à 10 mois de prison dont 6 avec sursis : une peine dérisoire avant d’être amnistié par François Mitterrand.

Le frère de la victime, Haddou Ben Mohamed, devenu fonctionnaire du ministère de la Justice, explique pour sa part que « de manière systématique, ces crimes policiers racistes étaient justifiés par des gestes brusques, ou des comportements qualifiés de suspects par les forces de l’ordre ».

Il estime que « c’est l’absence de réponse judiciaire et la banalisation des crimes racistes » qui a fait naître « ce sentiment chez les jeunes, et une volonté de dénoncer leur quotidien, dans une période où les ratonnades étaient monnaie courante ».

  • L’islamophobie contemporaine comme relai du racisme

Depuis plusieurs années, la France est le théâtre d’une montée inquiétante de l’islamophobie, tant par les discriminations subies par les citoyens de confession musulmane, que par les lois controversées qui sont adoptées par les gouvernements successifs.

« Sur le plan factuel, aujourd’hui encore quand on parle de l’islam, c’est considéré comme une affaire d’immigrés. C’est comme si on était encore en train de parler d’étrangers qui devaient s’assimiler », analyse le professeur Tariq Ramadan.

Dans une interview à la correspondante d’Anadolu, il estime que « tant que votre nom n’est pas considéré comme issu du paysage français (…) vous êtes considéré comme un étranger et l’islam comme une religion étrangère ».

Selon l’islamologue, « le racisme anti-arabes, comme le racisme anti-noirs ont la même source » dans la mesure où « l’islam est vu comme la religion de l’Afrique en général ».

« On ne pourra pas sortir de ce débat en disant qu’il faut accepter l’islam, sans comprendre que les ramifications sont raciales et historiques » tranche Tariq Ramadan.

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