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France : des enfants injustement ciblés par les autorités pour une prétendue apologie du terrorisme

- De nombreux enfants de moins de 13 ans ont été retenus par la police française au cours des jours passés, suite à des incidents qui seraient survenus en marge de l'hommage à Samuel Paty.

1 23   | 08.11.2020
France : des enfants injustement ciblés par les autorités pour une prétendue apologie du terrorisme

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AA / Paris / Ümit Dönmez

De nombreux enfants de moins de 13 ans ont été retenus par la police française au cours des jours passés, suite à des signalements d'incidents qui seraient survenus en marge de l'hommage à Samuel Paty, le professeur français assassiné par un terroriste pour avoir montré des caricatures jugées insultantes envers le prophète de l'Islam.

Dans un article ayant suscité l'émoi de nombreux internautes, ainsi que la réaction du Ministère de l'Intérieur, l'Agence Anadolu (AA) rapportait jeudi soir, la "retenue" par la Police d'Albertville de quatre enfants pour des faits qui seraient liés à "l'apologie du terrorisme".

- Force démesurée de la police

Interrogé jeudi soir par AA, le père d'un des enfants retenus par la police avait dénoncé la force démesurée employée, jeudi matin, par la police pour venir chercher la fillette, qui est âgée de 10 ans et va en classe de CM2.

Dans une vidéo postée vendredi sur les réseaux sociaux, le Ministère français de l'Intérieur reconnaît la retenue des enfants ainsi que de nombreux faits rapportés par AA, tout en niant cependant l'usage d'une "force démesurée", le ministère déclarant également que la volonté de la police n'était pas de faire peur mais d'appliquer fidèlement la procédure légale :

"Les lieux étaient perquisitionnés, sans aucun heurt et sans aucun trouble à l'ordre public", note la vidéo diffusée sur la toile.

Les parents de la fillette, interrogés samedi soir par AA, continuent de souligner leur désapprobation des méthodes employées par la police, jugées "terrorisantes et démesurément agressive" ; à fortiori après l'établissement des faits révélant l'innocence de la fillette, ainsi que l'absence de toute radicalisation dans les familles des quatre enfants accusés d' « apologie du terrorisme, complicité et menaces de mort ».

Les parents soulignent également la peur suscité par l'intervention policière auprès de leurs enfants.

"Je ne peux pas m'exprimer sur ce qui s'est passé dans les trois autres foyers [perquisitionnés], mais mon ressenti est clair : la police a délibérément voulu nous faire peur", souligne encore le parent en réaction à la vidéo du ministère qui déclarait :

"Il est faux de dire que la police a usé d'un force démesurée, Il est faux aussi dire que les policiers sont intervenus pour faire peur".

Interrogé jeudi soir par AA, le Commissariat de Police de la ville d'Albertville, avait déclaré ne pas pouvoir donner d'information sur la retenue de ces quatre enfants.

L'école où les faits évoqués se sont déroulés, s'était également abstenue de toute déclaration.

- Une vidéo qui "fait peur"

"Il y a eu quelques incidents dans des écoles, comme l'a dit le ministre de l'Éducation nationale, et ces incidents ont donné lieu à des signalements et à des enquêtes judiciaires", explique la vidéo diffusée vendredi par le Ministère de l'Intérieur.

"Dans une école en Savoie, l'attentat à l'encontre de Samuel Paty a été évoqué lundi par le directeur, qui a mentionné les caricatures du prophète Mahomet (Muhammad)", note encore le ministère, qui fait cependant une grossière erreur dans la suite de sa déclaration officielle :

"Quatre de ces élèves de 10 ans ont justifié l'assassinat du Professeur Paty arguant qu'il était interdit d'offenser le prophète et ajoutant qu'ils tueraient leur enseignant s'il caricaturait le prophète", affirme-t-il.

Or, comme le rapportent plusieurs médias français “Les premières vérifications ont permis de conclure que la fillette a été mise hors de cause", selon la déclaration du Procureur de la République du Tribunal de grande instance de Chambéry, en charge du dossier, Pierre-Yves Michau.

Interrogé samedi par AA, Maître Asif Arif, avocat au Barreau de Paris a témoigné ses craintes quant à la diffusion d'une telle vidéo par un ministère du Gouvernement français :

"Si les faits contre les enfants sont justifiés d’un point de vue policier, la fin de la vidéo fait peur", explique le juriste qui qualifie certaines déclarations d'"appel à la délation proposée à la société dans son ensemble."

Maître Arif soulève notamment l'imprécision de la terminologie employée par le Ministère, qui, peut, en conséquence, prêter à ambiguïté :

"Car qui définit les critères de radicalisation ? La police très certainement aidée par le renseignement", note l'avocat qui fait état d'un risque de dénonciation arbitraire qu'il juge dangereuse :

"Mais la population qui vit déjà sous la peur, va désormais fixer ces critères sur des bases arbitraires ? C’est un jeu dangereux et une délégation de tâches relevant d’une police spécialisée à des citoyens qui n’y connaissent rien", souligne le juriste.

"Entre être radicalisé, en faire l’apologie et passer à l’acte, la frontière est mince mais la qualification pénale varie du rien à l’emprisonnement à perpétuité. Ça ne donne pas non plus de bons signaux à la société parce qu’on ne parle même pas de signaux forts mais de signaux faibles.

"Un musulman qui ne priait jamais mais découvre un engouement pour sa foi et prie 5 fois par jour, et dit par inadvertance une parole contre l’État sera [considéré comme] un radicalisé ?, demande encore l'avocat au Barreau de Paris, arguant que tout cela reflète également des insuffisances du soutien gouvernemental aux forces de sécurité :

"C’est aussi un aveu de faiblesse de la police qui est dans l’impossibilité, faute de personnel, de traquer les radicalisés", affirme Arif qui exprime également ses craintes quant au respect du droit et de la liberté de penser :

"Cette méthode vise à contrôler les opinions de pensée, à criminaliser les discours contre l’État et nous sortir encore un peu plus du cadre de l’état de droit", déplore le juriste.

- Amnesty International avait dénoncé la stigmatisation des personnes musulmanes par des membres du gouvernement

Dans une tribune publiée jeudi, l'organisation non-gouvernementale (ONG), Amnesty International avait dénoncé les violations des droits de l'homme, récemment commises par des membres du Gouvernement français, "participant [...] à la stigmatisation des personnes musulmanes".

Dans un article signé par la présidente d'Amnesty International France, Cécile Coudriou, et intitulé « LES DROITS HUMAINS AU CŒUR DE LA RÉPONSE À LA TERREUR », l'ONG a fait état d'"amalgames" opérés par certains ministres, ainsi que des craintes de l'ONG quant à d'éventuelles "dérives" du gouvernement.

"Ainsi, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin s’est tristement distingué par son amalgame entre l’existence de rayons halal dans les supermarchés, le « séparatisme communautaire » et le terrorisme, participant ainsi à la stigmatisation des personnes musulmanes", soulignait l'ONG qui constatait également, des violations des droits de l'homme exercées par le ministre, en contravention du droit international.

Par ailleurs, selon un rapport publié en juin par l'organisation non-gouvernementale (ONG), Human Rights Watch (HRW) avait établi que "la police française fait usage de ses vastes pouvoirs de contrôle et de fouille pour procéder à des contrôles discriminatoires et abusifs sur des garçons et des hommes noirs et arabes".

"Ces « contrôles d’identité », comme on les appelle en France, s’accompagnent souvent de fouilles intrusives des sacs et des téléphones portables, ainsi que de palpations corporelles humiliantes, même chez des enfants, parfois âgés de dix ans seulement", notait encore le rapport de 44 pages.

12 millions d'élèves ont repris les cours cette semaine en France, dans des conditions sanitaires renforcées, notamment par le port du masque obligatoire dès 6 ans. Une semaine avant la rentrée marquée par l'hommage au professeur Samuel Paty, le ministre de l'Éducation nationale Jean-Michel Blanquer avait annoncé qu'une minute de silence serait observée lundi à 11 heures, après la lecture de la lettre de Jean Jaurès aux instituteurs.

Les enseignants se sont vus accordé le choix d'organiser un "temps pédagogique" au cours du mois de novembre pour discuter du crime horrible ayant touché le professeur Paty, décapité pour avoir montré des caricatures jugées insultantes, du prophète de l'Islam, Muhammad (P.S.L.)

De nombreuses gardes à vue ont été mises en place contre des adolescents suite à des signalements, et au moins 14 enquêtes pour apologie de terrorisme ont été ouvertes, contre certains d'entre eux, au cours des jours passés en France.

De nombreux enfants dont les âges varient de 8 à 13 ans, ont aussi été retenus par la police pendant plusieurs heures. Les domiciles de leurs familles ont été perquisitionnés et les parents interrogés.

Ces actions entreprises notamment à l'initiative du Ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, ont suscité la colère de nombreux internautes, mais également la désapprobation d'un grand nombre de juristes, notamment de magistrats français.

* Dans la même série :

France : 4 enfants de 10 ans "terrorisés" par la police pendant 11h pour "apologie du terrorisme"

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