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Canada/Attaque islamophobe : « Les belles paroles doivent être suivies d’actes » (Hassan Guillet)

- Dans une interview accordée au correspondant de AA au Canada, Hassan Guillet, une des figures de proue de la Communauté musulmane au pays de l’érable, est revenu sur la récente attaque islamophobe de London

Fatma Bendhaou   | 17.06.2021
Canada/Attaque islamophobe : « Les belles paroles doivent être suivies d’actes » (Hassan Guillet)

Canada

AA / Montréal / Hatem Kattou

L’attaque islamophobe perpétrée, au soir du dimanche 6 juin courant, à London, ville canadienne de la province de l’Ontario (centre), et qui a coûté la vie à quatre innocents appartenant tous à la même famille, a provoqué les craintes et appréhensions de la communauté musulmane au pays de l’érable.

Tous les Canadiens de confession musulmane ont toujours, vif à l’esprit, le spectre de l’attaque terroriste commise, à l’heure de la prière du soir, un certain 29 janvier 2017, dans l’enceinte de la Grande mosquée de Québec, capitale de la province éponyme, et qui avait fait six victimes ainsi que plusieurs blessés.

Pour faire la lumière sur cette question et sur bien d’autres, l’Agence Anadolu a recueilli les propos de Hassan Guillet, une des figures de proue de la communauté musulmane au Québec et au Canada, où il est établi depuis près de 47 ans.

Théologien, ingénieur et avocat de son état, Hassan Guillet, polyglotte de surcroît (il parle six langues dont le mandarin) est un ancien porte-parole du Conseil des imams du Québec et est actuellement membre de la Table interreligieuse de concertation du Québec.

Hassan Guillet est également l’auteur d’un sermon qui a fait le tour du monde, prononcé lors de la cérémonie funéraire en présence des hautes autorités du pays, et dans lequel il s’est fait adepte de la tolérance en lançant un appel au pardon et à la solidarité, en dépit des circonstances terribles et la lancinante douleur qui déchirait les cœurs à cause de l’attaque contre le lieu de culte musulman.

Ne mâchant pas ses mots pour qualifier de terroriste l’attaque à la camionnette qui a fauché une fille de 15 ans, ses parents et sa grand-mère et laissé un garçon de 9 ans orphelin, Guillet évoque, dans cette interview, l’avenir et ce qui est requis par les autorités fédérales et provinciales, afin d’éviter que pareille agression meurtrière ne se reproduise.
Voici, dans ce qui suit, le texte de l’interview.


AA : Commençons par l’actualité et l’attaque de dimanche 6 juin survenue dans la ville ontarienne de London, comment qualifierez-vous cet acte ?


Hassan Guillet : Les mots me manquent pour qualifier cet acte. Il s’agit d’un acte barbare, terroriste, criminel. Cela n’a aucun sens. C’est absurde cet assassinat avec sang-froid.


AA : Les appréhensions exprimées et affichées par la communauté musulmane aussi bien à London qu’à travers tout le pays, sont-elles justifiées ou exagérées, selon vous ?


H.G : Ces appréhensions sont loin d’être injustifiées, d’autant plus qu’il ne s’agit pas du premier acte du genre qui vise la communauté musulmane.
Nous n’avons pas encore oublié ce qui s’est passé le 29 janvier 2017 (NDLR, attaque terroriste contre la mosquée de la ville de Québec ayant fait six morts). De plus, de janvier 2017 à juin 2021, date de la nouvelle tuerie, beaucoup d’autres attaques, moins sanglantes certes mais haineuses et racistes tout de même, ont eu lieu.
Un musulman a été poignardé à mort dans la Grande région de l’Ontario (septembre 2020) et des tirs de projectiles ont ciblé la devanture d’un Centre islamique dans l’est de la ville de Montréal (avril 2021).
Ce sont des actes moins violents et moins sanglants mais ils demeurent des actes qui incommodent la Communauté musulmane dans le pays.


AA : Que devrait faire le gouvernement fédéral ainsi que les autorités provinciales pour mettre un terme aux actes haineux, racistes, et islamophobes en particulier ?


H.G : Notons de prime abord que la responsabilité est une responsabilité conjointe et partagée. Près de 240 leaders et dirigeants de la communauté musulmane canadienne, issus de l’ensemble du pays, d’un océan à l’autre, ont tenu, récemment, une réunion, et exigé l’organisation d’un Sommet sur l’islamophobie pour discuter des voies et moyens les plus efficaces à même de combattre ce fléau.
Ce Sommet doit réunir des représentants des différents paliers : fédéral, provincial et municipal, ainsi que des leaders religieux de tout bord et des membres de la Société civile.
Concrètement, le gouvernement fédéral a promis depuis 2017 de faire des choses, depuis que six martyrs sont tombés sans omettre le martyr vivant (Aymen Derbali, un ressortissant tunisien devenu paraplégique depuis l’attaque contre la mosquée).
Je me rappelle avoir dit, en 2017, lors des obsèques des martyrs de la tuerie de la mosquée, au cours d’un sermon prononcé en présence des Premiers ministres du Canada (Justin Trudeau) et du Québec (Philippe Couillard à l’époque des faits), des maires des villes présents, de ministres, de députés, des cardinaux et des éminents acteurs de la société civile, qu’il faut qu’il y ait un avant et un après 29 janvier.
J’avais insisté aussi sur le fait que les martyrs qui viennent de mourir doivent être les dernières victimes de la haine et de la violence.
Le gouvernement fédéral a, certes, annoncé l’intention d’instituer la date du 29 janvier comme « Journée nationale de commémoration de l’attentat à la mosquée de Québec et d'action contre l'islamophobie », mais on ne voit pas d’actions concrètes qui suivent.
Il est grand temps d’agir dès lors que les belles paroles ne suffisent pas. Les belles paroles doivent être suivies par des actes.
Il devient impératif de sanctionner les auteurs d’actes aussi horribles et d’assurer la protection des Canadiens musulmans.
Je le redis au risque de me répéter : les larmes ne suffisent pas, prendre les gens dans les bras c’est bien gentil et compatissant, mais il faut rassurer les vivants et tout faire pour qu’ils ne soient plus incommodés par les fanatiques.


AA : Vous êtes membre de la Table interreligieuse de Concertation du Québec, comment envisagez-vous l’interaction entre les trois religions monothéistes au Canada ?


H.G : Notre mission consiste à adresser et à dégager un message d’appui aux différentes communautés représentées autour de la Table. L’objectif ultime demeure celui de connaître l’autre et de se faire connaître par l’autre, du moment que nous vivons les uns à côté des autres mais que l’on ne se connaît pas bien parfois.
Il faut que les musulmans s’ouvrent aux autres et connaissent les fidèles des autres confessions. Il faut, aussi, dans le même ordre d’idées, que les chrétiens et les juifs connaissent les autres.
Inviter des imams dans des églises ou des synagogues ou encore des rabbins et des évêques dans des mosquées, non pas pour convertir, mais pour qu’ils viennent expliquer, dans le respect, comment ils vivent et présenter les bases de leurs croyances.
Il ne faut jamais perdre de vue que nous croyons tous en un même Dieu et prions tous pour un même Dieu, nous allons mourir et rencontrer le même Dieu (Nous sommes à Dieu et c’est à lui que nous retournons).
Il convient aussi de rappeler que notre mission vise à combattre la violence, laquelle violence émane souvent de l’ignorance.
L’ignorance mène à l’inquiétude et à la crainte, vecteurs de la haine, qui aboutit dans des situations extrêmes à la violence.
Il faut, pour éviter cela, démolir les murs de séparation, et pratiquer notre religion en paix et dans le respect de l’autre.


AA : Une question concernant la Province du Québec et la fameuse loi controversée 21 sur l’interdiction des signes religieux, que pensez-vous de ce texte adopté au forceps en 2019 par le gouvernement de la CAQ et qui n’a pas encore connu son épilogue judiciaire ?


H.G : Avant tout, je souhaite préciser qu’il ne faut pas faire d’amalgame. Ҫa prend beaucoup d’imagination pour dire que cette loi est responsable de la dernière attaque islamophobe.
Certes, la Loi 21 viole les Chartes canadienne et québécoise des droits et libertés, en enlevant les droits garantis par ces deux textes fondateurs, aux citoyens et aux femmes musulmanes déjà marginalisées dans la société.
Cette loi qui empêche les femmes portant le voile d’occuper plusieurs catégories de postes d’autorité, dans la fonction publique, pousse une bonne partie de nos femmes à se recycler et à travailler dans le domaine de l’enseignement, faute d’équivalence dans leurs domaines initiaux.
Je suis contre cette loi, qui est d’ailleurs contestée devant les tribunaux, mais je trouve inacceptable que les malheurs de la communauté musulmane soient utilisés comme bouclier pour raviver des chicanes qui prévalent depuis des siècles, du fait de la dualité et des frictions entre anglophones et francophones au Canada. Il faut être juste et dire les vraies choses.
Cela dit, rien n’entamera notre volonté et notre résolution pour poursuivre notre lutte juridique et civique aux fins de garantir nos droits.

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