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Brésil: Un message adressé au monde arabe crée la polémique

-Alors que Lula est en prison depuis deux semaines, un message télévisé envoyé par son parti à la chaine arabe Al-Jazeera déclenche au Brésil une nouvelle polémique.

Esma Ben Said   | 21.04.2018
Brésil: Un message adressé au monde arabe crée la polémique

Rio de Janeiro
AA/Rio de Janeiro/Kakie Roubaud

Alors que l’ex-président brésilien Lula est en prison depuis deux semaines, un message télévisé envoyé par son parti à la chaine arabe Al-Jazeera a déclenché au Brésil une nouvelle polémique.

«Je suis la sénatrice Gleisi Hoffmann, présidente du Parti des Travailleurs et je m’adresse au monde arabe par l’intermédiaire d’Al-Jazeera pour dire que le Président Lula est un prisonnier politique dans notre pays. »

Ainsi commence le message - plus que l’entretien car on ne voit aucun journaliste - envoyé par Gleisi Hoffmann, la Présidente du Parti des Travailleurs (PT) à la chaine de télévision Al-Jazeera.

Cette vidéo de quatre minutes a été diffusée dans les pays arabes. Reprise et agrémentée de titres sensationnalistes par un site propagateur de fake news, elle a fait un tollé dans les rangs du Congrès.

Une sénatrice de droite, Ana Amelia Lemos du PP (Parti Progressiste), quatrième formation politique du pays accuse la chef du parti de Lula de «dénigrer l’image du pouvoir judiciaire, du Parquet, des médias», de porter des accusations graves «à ceux qui servent la diplomatie brésilienne» mais surtout de «faire une exhortation au monde arabe».

«Compte tenu de la gravité de ces exhortations publiées par la chaîne Al Jazeera, compte tenu de cette convocation lancée au monde arabe, il y une atteinte à la Loi de Sécurité Nationale» estime cette sénatrice.

Elle a demandé au Parquet de s’en saisir faisant cette aparté, lors de son intervention au Sénat : «J’espère que ce n’est pas une demande pour que les troupes de Daech viennent maintenant sévir au Brésil». Aussitôt les réseaux sociaux se sont enflammés.

A droite, Gleisi Hoffmann est diabolisée et traitée de «cinglée». A gauche, Ana Amelia Lemos est tournée en ridicule. Beaucoup de mots brésiliens ont des origines arabes, rappellent certains.

C’est le cas de «Alzheimer maladie, Alface salade, Al Pacino acteur, Almoço repas et même Alckmin politique corrompu contre lequel vous ne faites aucune manifestation» s’amuse un post devenu viral.

Selon le magazine en ligne JC, un sénateur de droite craint que le PT ne transforme le Brésil «en zone de guerre» . « Incité par cette vidéo, quelqu’un pourrait commettre un acte terroriste».

Un député du parti d’extrême droite PSL, qui défend la candidature du militaire de réserve Jair Bolsonaro, a lui aussi transmis une demande au Parquet pour qu’une enquête soit ouverte.

«Les pays où cette interview a été divulguée sont des pays où se concentrent plusieurs groupes terroristes, ce qui de fait, représente un risque pour la sécurité nationale du pays».

La députée de gauche Manuela d’Avila, pré-candidate aux Présidentielles pour le PcdoB (Parti Communiste du Brésil), s’en amuse : « Certains mélangent Al Jazeera avec Al Qaaeda»

Dans une allocation au Sénat le 18 avril, Gleisi Hoffmann, présidente du Parti des Travailleurs, et émettrice du dit message exprime pour sa part sa stupéfaction.

«Cette interview a exactement le même contenu que d’autres à la BBC de Londres, à l’Agence Efe d’Espagne, à la télévision Sic du Portugal et à l’agence France Presse de France».

Dans cette levée de boucliers, elle voit l’expression de la xénophobie. «Ce n’est pas le contenu qui est en cause mais le media. L’ignorance et le préjugé à l’égard du monde arabe sont en cause ».

Afin que les éléments de cet interview ne soient pas manipulées, ni au Brésil ni même dans les pays arabes, Gleisi Hoffmann a lu à voix haute et au pupitre du Sénat, le texte de son message.

«Lula est un grand ami du monde arabe. Au cours de notre histoire, des millions d’Arabes et de Palestiniens ont immigré au Brésil. Mais Lula est l’unique président brésilien à s’être rendu au Moyen Orient. Durant son mandat, le commerce avec le Moyen Orient a été multiplié par cinq».

Douze millions de Brésiliens sont d’origine arabe, libanaise et syrienne, la plupart dans la région de Sao Paulo. Fernando Haddad (PT), précédent maire de la capitale économique est fils de libanais.

L’un des établissements hospitaliers les plus réputés d’Amérique Latine est d’ailleurs l’Hôpital Syro-Libanais de Sao Paulo. Il a été fondé en 1921.

Signe d’une culture marquée par les «Turcs» du nom des premiers immigrés venus de l’Empire Ottoman, on trouve des «Kibes» et «Esfirras» spécialités arabes à tous les coins de rue.

Sur les plages de Copacabana, Leblon, Ipanema, des vendeurs ambulants vêtus d’une tunique longue et d’un foulard palestinien les vendent, encore tous chauds, à la criée.

Entre 2002 à 2011, les deux mandats de Lula, les échanges commerciaux entre le Brésil et les 22 pays de la Ligue Arabe ont augmenté de plus de 400% - de 5 milliard US$ à plus de 25 milliards.

Smartphone à la main, Gleisi Hoffmann continue sa lecture «En 2005, Lula a promu à Brasilia la première conférence de l’Amérique du Sud et des Pays Arabes, multipliant les liens dans la région»

«En 2007, le Brésil a été le premier pays non arabe, à être invité à la Conférence d’Annapolis. Lula a toujours défendu l’existence d’un Etat palestinien.»

Puis la blonde sénatrice Gleisi Hoffmann, originaire comme son opposante Ana Amelia Lemos, du Sud du pays, un région d’immigrés allemands et italiens, en vient à la condamnation de Lula:

«Lula a été condamné par des juges partiels, lors d’un procès illégal. Il n’y a aucune preuve de sa culpabilité, juste des fausses accusations».

Lula a été condamné le 24 janvier dernier à 12 ans et 1 mois de prison pour corruption passive et blanchiment d’argent.

Il aurait reçu en pot de vin un appartement de luxe dans une station balnéaire. D’aucuns notent que l’appartement de Guaruja, filmé récemment, n’est pas de luxe et toujours au nom du constructeur.

L’accusation repose sur la délation de deux directeurs de cette multinationale brésilienne du bâtiment. En échange, ces directeurs ont vu leur peine réduite des deux tiers, le maximum autorisé.

La Présidente du PT s’en prend à l’empire Globo de télévision. Entre les mains de la famille Marinho, l’une des plus riches du pays, cette télévision ne voit pas d’un bon œil le retour de Lula.

«La Globo qui domine les médias au Brésil mène une campagne de diffamation contre Lula. Elle fait pression sur le système juridique brésilien pour que la mise en liberté de Lula soit refusée, bien que celle-ci soit prévue dans la Constitution. C’est une atteinte aux droits de l’Homme et à la démocratie brésilienne».

«La prison de Lula est la continuité du coup d’État qui a commencé en 2016 avec la présidente Dilma écartée. Elle n’avait commis aucun crime, tout comme Lula. C’est un prisonnier politique.
Il est innocent» continue-t-elle dans son allocution au Sénat.

«L’actuel gouvernement responsable du coup d’État démonte tous les droits des travailleurs et du peuple brésilien. Il liquide le patrimoine national et offre nos réserves de pétrole aux multinationales d’Europe et des Etats-Unis. Notre politique étrangère est dictée par le département d’État nord-américain.

«Une majorité du peuple brésilien veut vivre comme à l’époque de Lula. Tous les sondages d’opinion montrent qu’il sera élu, qu’il sera le prochain Président du Brésil. L’objectif de son emprisonnement, c’est empêcher qu’il soit candidat» dit la présidente du PT sur Al Jazeera.

«Mais le peuple résiste à cette injustice. Il y a des manifestations tous les jours dans toutes les villes du Brésil. Depuis plus d’une semaine, nous campons devant le bâtiment de la police fédérale à Curitiba où Lula est enfermé.

«Dans le monde entier, il y a des manifestations et des appels pour qu’il soit libéré. Je vous invite tous à nous rejoindre dans ce combat. Lula libre !» conclut-elle.

Cette polémique autour d’Al Jazeera éclate alors que des manifestations ont lieu en permanence devant l’immeuble de la police fédérale où le Président Lula était encore hier en prison préventive.

Mercredi 18 avril, cet emprisonnement a été définitivement confirmé. Le Tribunal Régional de Porto Alegre vient en effet de rejeter à l’unanimité, l’ultime recours prévu par la loi.
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