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Brésil: Le jour où Lula ne s’est pas rendu

Nadia Chahed   | 08.04.2018
Brésil: Le jour où Lula ne s’est pas rendu

Rio de Janeiro


AA/ Rio de Janeiro/ Kakie Roubaud

«Je vais aller à Curitiba en toute conscience, dire à la barbe des juges que Lula ne se cache pas; je vais leur dire que je ne fuis pas et je vais prouver mon innocence».

Il faut retenir l’image de cet homme de 72 ans, vêtu de noir, quand tous sont en rouge. Il écoute un classique du répertoire brésilien que ses milliers de partisans chantent en coeur «Vivre/ Et ne pas avoir honte d’être heureux/ Chanter, chanter et chanter/ La beauté d’être un éternel apprenti».

Sans doute que ces paroles d’humilité joyeuse résonnent chez lui, plus que chez tout autre, lui qui a été le Président du Brésil par deux fois, l’un des chefs d’État les plus respectés du monde et qui est aujourd’hui traqué comme un criminel.

C’est une messe oecuménique, célébrée par des prêtres catholiques de gauche, dans la cour du Syndicat des Métallurgistes en l’honneur des 68 ans de Dona Marisa, la femme de Luis Inacio Lula da Silva, morte l’an dernier. Les artistes, les discours, les paroles de foi se succèdent.

Accueillie aux cris de «Dilma, guerrière du peuple brésilien», Dilma Rousseff, ex-présidente du Brésil destituée en 2016 rappelle que Lula «est un homme de religion et de foi, qui s’inspire de Saint François, l’un des premiers libérateurs d’esclaves, défenseur des sans-terre, un écologiste».

Encore une nuit, encore une journée en liberté à Sao Bernardo dos Campos, siège du Syndicat des Métallurgistes où Lula s’est retranché depuis le jeudi 5 au soir à 19h. La Police Fédérale lui avait donné jusqu’à 17h le vendredi 6 avril pour se rendre à Curitiba, la ville où il doit être incarcéré.

Mais Lula, vendredi 6, ne s’est pas rendu. Avec des milliers de partisans du Parti des Travailleurs (PT) autour du bâtiment, des centaines de blocages sur les routes par le Mouvement des Travailleurs sans Terre (MTST) et des manifestations dans toutes les villes du Brésil, Lula a résisté au juge Moro.

Le feuilleton de cette résistance a tenu en haleine le Brésil tout entier jusqu’à ce qu’on apprenne vendredi soir qu’une messe serait donnée le samedi matin , à l’intérieur du Syndicat.

Retour sur le vendredi 6 avril 2018, quand la ville de Sao Bernardo dos Campos est devenue, pendant 24 h, la capitale du Brésil.

La veille, Lula avait appris que le juge Moro demandait sa prison immédiate suite au refus d’habeas corpus par la Cour Suprême. L’ex président de 2003 à 2010 a en effet été condamné à 12 ans et un mois de prison pour corruption passive et blanchiment d’argent.

Le délai pour émettre ce mandat, très court, a résonné comme une provocation: quelques heures à peine, dans un pays où l’emprisonnement peut attendre un an, voire plusieurs années avant d’être exécuté. Il avait surpris tout le monde. On l’attendait au pire, en milieu de semaine prochaine.

De l’Institut Lula fondé en 2011, à Sao Paulo où il s’est réuni avec ses avocats et ses proches, Lula file alors dans une voiture noire, en direction de l’ABC, siège des industries automobiles en grande banlieue : ABC, A pour les villes de Sao André, B pour Sao Bernardo, C pour Sao Caetano.

C’est là que Lula, ouvrier tourneur, est né politiquement en 1968. Le Syndicat des Métallurgistes est sa maison. Il en a été le président. Son numéro de matricule, est le numéro 25968 ; il le rappellera lors de la messe. Des milliers de partisans vêtus de rouge l’attendent déjà.

Au petit matin, le lendemain, les troupes ont grossi dans les rues autour de l’énorme bâtiment du Syndicat, 10 000 personnes environ. L’ambiance est festive mais tendue: on ne sait pas encore quelle décision prendra l’ex-président.

Se rendra-t-il à la Police Fédérale de Curitiba comme le conseillent ses avocats? Ou va-t-il résister comme le demandent les militants? Commence un périlleux compte à rebours qui va durer toute la journée alors que les hélicoptères de toutes les télévisions tournent au dessus du Syndicat.

En début d’après-midi, on sait qu’il est trop tard pour que Lula prenne l’avion de Sao Paulo pour Curitiba. La ville où l’attend sa prison est située à 1h 30 de vol, sans parler des déplacements jusqu’aux aéroports. A 17h, une partie de la presse brésilienne annonce que Lula est «fugitif».

Mais ce n’est pas le cas: «Lula est dans un espace public où la Police Fédérale peut venir le chercher» annonce le PT. Elle ne le fera pas, jugeant la confrontation avec les manifestants trop risquée. Des contacts entre les avocats et la Police Fédérale d’ailleurs sont en cours.

Tous les leaders de la gauche brésilienne, y compris les candidats à la présidence de la République, en octobre prochain, sont là: Manuela d’Avila 36 ans, pour le PCdo B (Parti Communiste du Brésil) comme Guilherme Boulos, 36 ans, président du Mouvement des Sans Toits et futur candidat du PSOL (Parti Socialisme et Liberté).

Plus tard, le charismatique Lula, les mettra en avant. «Vous avez de l’avenir ! ». N’a-t-il pas commencé lui aussi, sa vie de candidat à la Présidentielle à 38 ans et n’a-t-il pas fait deux mandats?

Interrogé vendredi soir par Anadolu, Chico Alencar, député fédéral du PSOL justifie cette solidarité de la gauche, réunie derrière Lula: «On ne cache pas nos différences politiques. Mais on remarque le caractère «sélectif» donné par la justice dans ce procès et son caractère accéléré».

Il parle de «deux poids, plusieurs mesures et de nombreux rythmes» observés par la justice brésilienne.

Et il confie: «Lula est le leader politique le plus populaire qui n'a jamais existé dans toute l’histoire du Brésil. Personne n’a jamais eu autant d’empathie avec le peuple. Et personne n’a autant fait que lui pour les pauvres. Sa trajectoire de vie force le respect»

Il ajoute: «Rien de concret n’a été prouvé dans ce procès. Lula n’a pas de compte en Suisse où cet argent aurait pu être détourné. Ni titre de propriété de cet immeuble. On veut clairement l’empêcher de se présenter aux Elections»

Le lendemain matin, Dom Angelico, le prêtre responsable de la conduite de la cérémonie religieuse n’hésitera pas non plus : «50% de ce Coup d’État a eu lieu en écartant Dilma et 50% en essayant d’empêcher Lula de se présenter».

Il est 14h samedi lorsque Lula prend enfin la parole et c’est cette longue histoire de luttes jusqu’au jour de son retranchement à Sao Bernardo dans le Syndicat, qu’il rappelle.

Celle du Syndicat des Métallurgistes qui n’était qu’un «baraquement» quand il est arrivé. Ses luttes, les grèves jusqu’au jour où il a compris que la politique, le chemin des urnes et pas celui de la révolution était la voie, Dilma Rousseff enfin, son ex chef de cabinet qui partage ses succès.

Le ton est messianique. «Je suis le président sans diplômes qui a crée le plus d’universités dans l’histoire de ce pays (...) Je suis un idéal partagée par des millions d’autres (..) Mon coeur bat avec votre coeur (…) A partir d’aujourd’hui, vous n’êtes plus Zezinho, Albertinho: vous êtes Lula».

Combatif, il réserve à l’actuel système judiciaire brésilien, considéré comme partisan, cette formule: «Que ceux qui veulent juger avec l’opinion publique rendent la toge et qu’ils se présentent comme députés».

A la presse brésilienne, hostile depuis le début: «Ils doivent savoir que nous ferons une régulation des moyens de communication». C’est le discours d’un futur candidat plus que d’un futur détenu.

Finalement, il annonce sans emphase que la résistance, à Sao Bernardo, du moins, vient de prendre fin: «Je vais à Curitiba en toute conscience; dire à la barbe des juges que Lula ne se cache pas; je vais leur dire que je ne fuis pas et je vais prouver mon innocence».

Fin d’un baroud d’honneur et peut-être d’un rêve. Gleisi Hoffman, la présidente du PT a confirmé: «Nous irons tous à Curitiba. Les idées de Lula continuent en liberté. Les rêves ne peuvent pas être emprisonnés».

Une requête contre l’emprisonnement immédiat alors que toutes les voies de recours n’ont pas été épuisées, a été déposée à l’ONU devant la Commission des Droits de l’Homme .

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