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Afro-Brésiliens : l’Université ou l’Armée?

Esma Ben Said   | 01.03.2018
Afro-Brésiliens : l’Université ou l’Armée?

Rio de Janeiro

AA/Rio de Janeiro/Kakie Roubaud

Avec l’équipe néo-libérale du Président Michel Temer à la tête du Brésil, les politiques publiques «en faveur» des afro-descendants cohabitent désormais avec des politiques «contre» eux. La prévention ou la répression ? L’Université ou l’Armée ? Etat des lieux d’un pays schizophrène, noir à 50,7% selon l’IBGE (Institut Brésilien de Géographie et Statistiques).

«Evite de sortir de nuit. De nuit, tu n’es pas noir mais bandit!». «N’oublie pas ta carte d’identité». «Dis à tes amis où tu vas. Avertis quand tu arrives». «Ne te baisses pas si tu perds un objet pendant une fouille». «Recharge la batterie de ton portable. Filme toute interpellation irrégulière». «Préfère le parapluie pliant au parapluie long: on peut le confondre avec un fusil !».

Pour se protéger des bavures policières, Spartakus et les activistes du magazine communautaire Favela Da Rocinha diffusent en boucle aux afro-descendants, des conseils de prudence sur la base d’expériences vécues. En 5 jours, ils ont fait 3 millions de vues. Après l’intervention militaire sur l’État et la capitale de Rio de Janeiro, les jeunes noirs des favelas et de l’asphalte sont aux abois.

Comme au pire des années 80, retracées dans le film d’Adirley Queiros White Out, Black In, référence à une descente de police musclée dans une boite de nuit de Brasilia qui vit deux jeunes noirs y perdre l’usage de leur jambe – l’un amputé, piétiné par la police montée, l’autre paralysé suite à un tabassage-, ils craignent aujourd’hui des dérapages.

Si la politique de répression des militaires se confirme, celle qui vise les groupes et leur interpellation, donnant pratiquement carte blanche à l’armée, on peut s’attendre à un catastrophe, pire que celle qui existe déjà. Depuis des années, les statistiques nationales du Forum de Sécurité Publique (ISP) font même état d’un quasi-génocide sur les populations noires.

En 2016, elles montrent que 4 000 décès ont eu lieu au Brésil suite à des bavures de police dont plus de 1 000 à Rio, soit près de 3 par jour: 99% étaient des hommes, 82% avaient entre 12 et 29 ans et 76% étaient noirs. Trois mille afro-descendants de moins de 30 ans meurent chaque année dans des actes avec la police dits «de résistance» dont seuls les policiers sont juges et témoins.

Des exécutions sommaires sur des hommes au sol ont été filmées mais les policiers n’ont pas été exclus, ni même jugés. Souvent, ces policiers sont eux-même noirs et on ne s’étonnera pas si la majorité des policiers, victimes d’homicides, sont aussi afro-descendants. Entre 2005 et 2015, les homicides commis sur des Noirs ont augmenté de 18% et ont diminué de 12% sur les non-Noirs.

Si les Noirs meurent le plus de mort violente dans les champs, dans les rues du Brésil où ils sont la proie des milices parallèles et dans les prisons commandées par les factions du crime organisé, ce sont eux aussi qui étudient le moins. Selon le même recensement de 2010, près de 25% des Noirs de plus de 15 ans sont analphabètes.

Parce qu’ils étudient, faute de moyens, dans les écoles primaires et secondaires publiques qui sont les pires du Brésil, ceux qui essayent de s’en sortir arrivent rarement jusqu’aux universités publiques, qui sont elles, excellentes. Les universités fédérales et les bourses internationales de post-doctorat restent réservées à une élite blanche qui a étudié jusqu’au bac… dans le secteur privé !

Les équipes gouvernementales précédentes avaient mis sur pied des systèmes de quotas qui, dans l’urgence, allaient permettre à toute une génération d’afro-descendants d’accéder aux universités publiques. Mises en place dans le Brésil de Lula da Silva et poursuivies par sa dauphine de gauche Dilma Rousseff, elles existent toujours.

Explicitement, elles reconnaissent une dette de la société blanche du Brésil à l’égard des Africains qui y ont été déportés par milliers. On les appelle les «politiques affirmatives» car elles affirment un droit aux descendants d’indigènes et d’esclaves: 20% des places des universités fédérales sont réservées aux Noirs et 10% aux Indiens.

Déclarée «constitutionnelle» en 2012, la mesure a fait l’objet de polémiques pendant 10 ans. C’est même l’une des raisons de la disgrâce du Parti des Travailleurs, les classes moyennes ne supportant pas l’idée que leur fille entre en compétition avec la fille de l’employée de maison.

Habitante de la Baixada, les «bas quartiers» de Rio, Isadora représente bien cette génération d’afro-descendants qui a profité de vents favorables. Entrée à l’université grâce à la politique des quotas, elle est aujourd’hui chercheuse en bio-chimie dans un laboratoire spécialisé.

Venue du Nordeste, sa mère Dora 57 ans, a été employée de maison toute sa vie. Elle avait commencé sa vie active à 9 ans, lorsque le patron de ses parents l’a mise dans un bus en direction de Rio pour être la nounou de ses petits-enfants: «On m’a volé mon enfance» dit-elle aujourd’hui.

Une seconde mère, un film d’Anna Muylaert rend bien compte de ce monde sous-terrain des nounous à vie et de leur revanche par le biais de leur descendance: la Nouvelle Classe Moyenne, avec 40 000 personnes ayant changé de classe, dans leur majorité, des filles afro-descendantes.

Le Ministère des Affaires Etrangères lui aussi avait introduit des quotas pour sélectionner ses diplomates. Paula et Laura, filles de couturière et arrière-petites filles d’esclaves en avait profité et réussi le concours. Pour qu’un pays noir à 50% cesse enfin d’être représenté par une élite blanche !






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