Monde

Accords de Washington: Entre "stabilisation par l'économie" et craintes de mise sous tutelle des mines congolaises

- Bien plus qu'une simple trêve militaire, les accords de Washington du 4 décembre scellent un pacte stratégique sur le sous-sol congolais, structuré par des "droits de première offre" et une réorientation ferroviaire vers l'Atlantique

Mariem Njeh  | 23.01.2026 - Mıse À Jour : 23.01.2026
Accords de Washington: Entre "stabilisation par l'économie" et craintes de mise sous tutelle des mines congolaises

Istanbul

AA / Istanbul / Mariem Njeh

Les accords de Washington, signés le 4 décembre dernier, ne se limitent pas à une tentative de stabilisation militaire, pour l'heure fragilisée par la poursuite des combats dans l'Est de la République démocratique du Congo (RDC), ils instaurent également un nouveau cadre de coopération économique piloté par les États-Unis.

L’Accord de partenariat stratégique entre les États-Unis et la RDC, ainsi que le Regional Economic Integration Framework entre la RDC et le Rwanda, ont été signés le 4 décembre, le même jour que les accords de Washington pour la paix et la stabilité dans la région des Grands Lacs.

Pour les experts, ces accords ne servent pas uniquement à régler le conflit militaire, ils cachent une ambition bien plus stratégique : redessiner les circuits d'approvisionnement en minerais.

- Washington mise sur l’intégration économique comme outil de stabilisation sécuritaire

La stratégie américaine a été exposée par le président américain Donald Trump à travers deux interventions distinctes. Le chef de l'État américain a d'abord défini l'enjeu global en une phrase : "Nous obtenons pour les États-Unis une grande partie des droits miniers du Congo dans le cadre de cet accord".

Le président américain s'exprimait en marge de la ratification des "Accords de Washington" pour la paix RDC-Rwanda, et de la signature concomitante de l'Accord de partenariat stratégique (Strategic Partnership Agreement) liant spécifiquement Kinshasa à Washington.

C'est dans ce cadre qu'il a souhaité détailler la mécanique opérationnelle de ce rapprochement, en précisant la méthode : l'envoi physique de géants industriels américains sur le terrain.

"Nous allons extraire des terres rares, extraire des actifs et payer, et tout le monde va gagner beaucoup d'argent", a-t-il ajouté.

Il a inscrit cette démarche dans une stratégie mondiale visant à "débloquer de nouvelles opportunités pour l'accès aux minerais critiques", citant des accords similaires conclus avec l'Australie ou le Japon.

Au-delà du silence des armes, l'accord de Washington mentionne une réorganisation complète des flux de matières premières via le Cadre d’Intégration Économique Régional entre la RDC et le Rwanda (CIER).

Le texte de l’accord stipule que l'objectif est de sécuriser les flux de minerais critiques "à des fins commerciales et de défense" entre les États-Unis et la RDC.

- Légaliser le Flux (Le "Tolling")

L'accord entérine une réalité longtemps niée, l'intégration économique des mines de l'Est de la RDC avec l'industrie rwandaise. Le mécanisme, détaillé dans le texte de l’accord, prévoit que des minerais congolais soient envoyés légalement vers des zones industrielles (notamment au Rwanda) pour y être raffinés avant exportation. L'objectif est de transformer la contrebande de guerre en commerce formel, traçable et taxé.

Selon le journaliste Stanis Bujakera Tshiamala​​​​​​​, "pour Kinshasa, ce partenariat est présenté comme le levier d’une réindustrialisation souveraine", et il ajoute sur le réseau social américain X, "pour Washington, il s’agit d’une réponse directe à la dépendance vis-à-vis des chaînes dominées par la Chine".

Des observateurs soulignent également qu’à travers cet accord, les États-Unis cherchent à sécuriser un accès durable aux ressources stratégiques congolaises tout en promouvant des standards de gouvernance, de traçabilité et de formalisation du secteur minier, notamment artisanal. Présentée comme un levier de développement et de lutte contre le financement des groupes armés, cette stratégie s’inscrit aussi dans une logique géopolitique plus large, visant à réaligner l’économie minière de la RDC vers l’Atlantique et les marchés occidentaux, affirment des observateurs.

- Une stratégie de réalignement vers l'Atlantique

À travers l’Accord de partenariat stratégique, Washington instaure une "priorisation structurée" pour les acteurs américains et les partenaires jugés alignés : droits de première offre, accès préférentiel aux gisements et facilitation des permis, détaille l’accord.

Sans nommer explicitement de concurrents, ce dispositif crée de facto une barrière réglementaire susceptible d'écarter les acteurs "non-alignés".

Dans un contexte de rivalités accrues pour les ressources critiques, cette approche vise à réorienter les flux miniers. La clé de voûte de ce redéploiement est le soutien au Corridor de Lobito (chemin de fer reliant la RDC à l'Angola et à l'Atlantique) : en reliant les mines congolaises à l'Angola par le rail, le projet facilite l'orientation des minerais vers l'Atlantique et l'Ouest, au détriment de la route traditionnelle de l'Est et de l'Océan Indien.

Le texte prévoit une "priorisation structurée" pour les investissements américains et les partenaires jugés alignés. Ce dispositif s'appuie notamment sur un "droit de première offre" (Right of First Offer) pour les projets stratégiques (SAR Projects). Ce mécanisme accorde aux investisseurs américains une fenêtre de négociation exclusive de trois mois, renouvelable, avant l'ouverture à d'autres partenaires éligibles .

L'accord fixe également des objectifs précis pour le développement logistique. Il prévoit qu'à l'horizon de cinq ans, une partie significative des exportations de la RDC, soit 90 % du zinc, 50 % du cuivre et 30 % du cobalt issus des partenariats publics, transite par le Corridor de Lobito vers l'Atlantique, modifiant ainsi les routes commerciales traditionnelles tournées vers l'Est .

- Des interrogations sur la souveraineté

Ces dispositions techniques soulèvent des interrogations au sein d'une partie de la société civile congolaise. L'activiste Gaëtan-Dauphin Nzowo pointe notamment la composition paritaire du Comité de Pilotage Conjoint (5 représentants congolais, 5 américains), craignant que la nécessité d'un consensus ne confère de facto un pouvoir de blocage à la partie américaine sur les décisions stratégiques .

Cette inquiétude trouve un écho puissant au cœur même de la région minière. Mgr Fulgence Muteba, Archevêque métropolitain de Lubumbashi, a condamné sans détours ce partenariat. "Tous ces accords dont vous entendez parler sont des accords de fausses amitiés, des accords de coopération déséquilibrés, des accords de convoitise immodérée de nos ressources naturelles", a-t-il tranché, exprimant le sentiment de spoliation ressenti par une partie de la population du Katanga.

Les observateurs notent également l'engagement pris par le gouvernement congolais d'adapter son cadre législatif et réglementaire dans un délai de 12 mois pour se conformer aux exigences de l'accord, une clause perçue par certains critiques comme une contrainte forte sur la politique intérieure .

Pour plusieurs experts, cette manœuvre permet aux États-Unis de sécuriser un accès durable aux ressources stratégiques congolaises tout en imposant leurs standards de gouvernance. Présentée officiellement comme un outil de développement, cette stratégie s’inscrit aussi dans une logique géopolitique visant à réaligner durablement l’économie minière de la RDC vers l’Atlantique et les marchés occidentaux.

Face à ces inquiétudes évoquant une mise sous tutelle des richesses nationales, le gouvernement congolais a défendu l'équilibre de l'accord, affirmant que "l’État Congolais conserve l’intégralité de son pouvoir". Le porte-parole du gouvernement, Patrick Muyaya, rejette fermement toute interprétation fataliste.

"Il n’existe ni accord de 99 ans, ni bradage des ressources, ni le nom d’aucune mine encore moins une quelconque forme de cession de souveraineté dans ce texte", a-t-il martelé. Pour Kinshasa, le partenariat ne se résume pas aux contraintes techniques mais définit "des principes qui vont permettre, de manière transparente, un win-win entre les deux parties".

Malgré les mécanismes de priorité accordés aux investisseurs américains, les autorités congolaises insistent sur leur marge de manœuvre finale. "L’État Congolais conserve l’intégralité de son pouvoir, y compris le droit de refuser toute proposition jugée contraire à l’intérêt national", assure Patrick Muyaya, tentant ainsi de rassurer une opinion publique historiquement méfiante vis-à-vis de l'exploitation des ressources naturelles.

- Une paix encore incertaine

Si les États-Unis présentent cette architecture comme une voie vers une stabilisation durable, plusieurs analystes soulignent les limites d’une approche fondée principalement sur l’intégration économique. La persistance des capacités militaires des groupes armés, les tensions régionales non résolues et l’ampleur de la crise humanitaire continuent de menacer la crédibilité du processus.

À court terme, l’évolution de la situation sécuritaire dans l’Est de la RDC, la mise en œuvre effective des engagements militaires et la traduction concrète des promesses économiques resteront des indicateurs clés pour évaluer si l’accord de Washington marque un véritable tournant ou un pari diplomatique encore fragile.

Seulement une partie des dépêches, que l'Agence Anadolu diffuse à ses abonnés via le Système de Diffusion interne (HAS), est diffusée sur le site de l'AA, de manière résumée. Contactez-nous s'il vous plaît pour vous abonner.