Ile-de-France
AA / Paris / Ümit Dönmez
« L’État français nous a volé notre enfance. » Ces mots forts sont ceux de Marie-Germaine Périgogne, présidente de la Fédération des enfants déracinés des DROM, elle-même victime de ce que l’histoire retient aujourd’hui sous le nom d’affaire des enfants de la Creuse.
Par voie d’un long entretien accordé à Anadolu, cette militante réunionnaise retrace son parcours, l’arrachement, les mensonges, les violences, mais aussi la reconstruction. Elle s’exprime alors que l’Assemblée nationale a adopté, le 28 janvier 2026, à l’unanimité une proposition de loi reconnaissant le préjudice causé à ces 2 015 mineurs réunionnais envoyés de force en métropole entre 1962 et 1984. Mais pour elle, le chiffre officiel est en deçà de la réalité : « Nous pensons sincèrement qu’il y en aurait un peu plus. »
Marie-Germaine Périgogne avait trois ans lorsqu’elle fut envoyée avec ses cinq frères et sœurs depuis La Réunion jusqu’à la Creuse. « Arrivés à Guéret, nous avons été triés : les petits d’un côté, les grands de l’autre. » Elle évoque ensuite la séparation avec sa fratrie et la violence du placement : « J’ai subi la maltraitance pendant 4 ans dans une famille d’accueil qui était payée pour nous garder. »
Adoptée ensuite dans un autre foyer, elle découvre à l’adolescence, en lisant un document administratif, qu’elle ne s’appelle pas Valérie Andanson, mais Marie-Germaine Périgogne, née à Bois-de-Nèvre-Saint-Paul, à La Réunion. « C’était un tsunami d’émotions, un choc terrible. »
Si elle décrit une adoption affective, elle insiste sur un cadre social hostile : « J’ai vécu le racisme, mais puissance 10. […] On m’a traitée de “négresse”, de “Blanche-Neige”, on me disait “retourne dans ton pays”. » Mais plus encore que le rejet, elle dénonce le mensonge : « J’ai vécu dans le mensonge, car je ne ressemblais pas à mes parents adoptifs. »
Son témoignage est aussi celui d’une survivante : un frère s’est suicidé à 32 ans, et sa mère biologique est décédée très jeune. Elle ne sait pas où elle est enterrée. « Je pense que je n’aurai jamais, je dis bien jamais, toutes les réponses à mes questions. »
Quant aux motivations de l’État, Marie-Germaine Périgogne estime que « Ce n’était pas une tentative d’effacement culturel, mais un plan de désengorgement. Trop de population sur l’île, pas assez dans les zones désertées de France. Le trop-plein vers le trop-vide. » Mais ce projet administratif a basculé dans le mensonge et la violence : « C’est un mensonge d’État. On a promis aux parents illettrés un avenir meilleur pour leurs enfants » rappelle-t-elle, mais aussi que les enfants rentreraient aurpès de leur famille chaque année. « En réalité, c’était un aller simple. »
La loi votée en janvier prévoit une allocation, une commission pour la mémoire, une journée d’hommage (le 18 février) et l’entrée de cette histoire dans les manuels scolaires. Mais la présidente de la fédération reste vigilante : « Il n’y a pas que les réparations financières. Il y a aussi les réparations mémorielles. »
Elle appelle à la création d’un lieu de mémoire dans la Creuse – « notre chez nous » – mais aussi à une reconnaissance plus large : « Nos enfants aussi sont des victimes. C’est une histoire intergénérationnelle, transgénérationnelle. »
Alors que les députés ont voté à l’unanimité, le texte doit encore passer devant le Sénat. Marie-Germaine Périgogne espère une adoption avant juin. Mais au-delà de la loi, c’est la mémoire qu’elle défend : « Nous avons été transférés comme des objets à des milliers de kilomètres de chez nous. Et c’est grave ce qui s’est passé. »
Sollicités à plusieurs reprises, les ministères des Outre-mer et de la Justice n’ont pas donné suite aux demandes d’Anadolu. Aucun commentaire ni entretien n’a été accordé, malgré des sollicitations officielles sur les politiques de réparation dans d’autres DROM ou en lien avec d’autres contextes historiques, comme celui des enfants arrachés en Algérie.
Pour rappel, entre 1962 et 1984, 2 015 enfants réunionnais ont été envoyés dans 83 départements français, dans le cadre d’un programme initié par Michel Debré. Mais au-delà de La Réunion, d’autres territoires – Guadeloupe, Martinique, Guyane, Nouvelle-Calédonie, Polynésie française – ont connu des politiques similaires. En Algérie, pendant et après la guerre, des milliers d’enfants ont aussi été éloignés, placés ou adoptés, parfois sans le consentement de leurs familles.
Aujourd’hui, seule La Réunion bénéficie d’une reconnaissance législative. « Et pourtant, ajoute Périgogne, cette histoire est une histoire de France. »
