Violences sexuelles sur mineurs : la France et l’Europe face à une progression inquiétante et à l’impunité persistante
- En France, plus de la moitié des victimes de violences sexuelles, 58 %, étaient mineures
Istanbul
AA / Ankara, Istanbul / Ayvaz Colakoglu, Serap Dogansoy
La France a enregistré en 2025 une nouvelle progression des violences sexuelles, avec 132 300 victimes recensées par la police et la gendarmerie, soit une hausse de 8 % par rapport à 2024, selon les données publiées fin février 2026 par le Service statistique ministériel de la sécurité intérieure. Plus de la moitié de ces victimes, 58 %, étaient mineures. Les viols et tentatives de viol ont augmenté de 9 %, touchant 50 400 personnes.
Cette tendance, qui s’inscrit dans une progression moyenne de 11 % par an depuis 2016, s’explique à la fois par une meilleure libération de la parole et par une augmentation réelle des faits, notamment dans les espaces numériques.
Contactée par Anadolu, Marie A., assistante sociale dans le secteur public, confirme que ces chiffres « correspondent globalement à ce que j’observe sur le terrain », évoquant notamment « environ une situation sur six » impliquant des violences sexuelles parmi les signalements traités.
Elle souligne également l’ampleur du phénomène en France, rappelant que le pays se situe « au deuxième rang mondial de partage de vidéos pédopornographiques », un indicateur qu’elle qualifie de « colossal ».
L’année a été marquée par plusieurs affaires de pédocriminalité d’une ampleur inédite.
Le procès de Joël Le Scouarnec, ancien chirurgien pédiatre, s’est conclu en mai 2025 par une condamnation à vingt ans de réclusion pour 299 viols et agressions sexuelles sur mineurs commis entre 1989 et 2014, principalement dans des hôpitaux de l’Ouest de la France. Âgés en moyenne de 11 ans au moment des faits, les victimes étaient souvent agressées pendant des examens médicaux ou sous anesthésie.
Le Scouarnec a décrit lui-même avoir profité de leur vulnérabilité pour commettre des pénétrations digitales ou des viols complets, actes qu’il consignait minutieusement dans des « carnets noirs » retrouvés lors de son interpellation en 2017.
Parmi les opérations les plus importantes figure le démantèlement, en mai 2025, d’un vaste réseau pédocriminel opérant sur Telegram. Entre le 19 et le 22 mai, 55 hommes ont été interpellés dans 42 départements différents à l’issue d’une enquête de dix mois menée par l’Office des mineurs de la police nationale. Ces individus étaient en lien avec plusieurs auteurs déjà incarcérés pour des agressions physiques sur enfants. Ils échangeaient massivement, via des groupes et canaux de la messagerie cryptée, des images et vidéos pédopornographiques impliquant principalement des enfants de moins de 10 ans.
Les suspects, aux profils très variés, pères de famille, grands-pères, professions médicales, éducatives, un prêtre, un professeur de musique ou encore un ambulancier, ont été mis en examen pour détention, diffusion et consultation habituelle d’images de mineurs à caractère pornographique. Certains ont été placés en détention provisoire, d’autres sous contrôle judiciaire.
D’autres réseaux identiques ont été démantelés, comme le « club » de Nantes révélé en février 2025, qui organisait des viols sur de très jeunes enfants filmés et diffusés sur le Darknet. L’affaire Pierre Robert a conduit à un coup de filet au Sénégal en février 2026, avec quatorze arrestations pour traite, proxénétisme et viols sur mineurs de moins de 15 ans, accompagnés de transmission volontaire du VIH.
À Lille, une affaire de chemsex impliquant un enfant de cinq ans présenté par son père a abouti à la mise en examen de dix hommes pour viol avec torture ou acte de barbarie ; neuf ont été placés en détention provisoire, un dixième s’est suicidé.
L’enquête sur l’institution Notre-Dame-de-Bétharram, établissement catholique du Béarn, s’est poursuivie avec plus de cent plaintes pour violences physiques et sexuelles, incluant des viols, commis sur des élèves entre les années 1970 et 1990 par plusieurs prêtres, enseignants et surveillants. De nouvelles mises en examen ont visé d’anciens encadrants, dont un surveillant de 61 ans resté en détention provisoire pour viol et agressions sexuelles sur mineur.
L’ancien Premier ministre François Bayrou, dont plusieurs enfants ont été scolarisés dans l’établissement et dont l’épouse a enseigné le catéchisme, a été auditionné pour des soupçons d’inaction : il était ministre de l’Éducation nationale à l’époque des premiers signalements et présidait le conseil général des Pyrénées-Atlantiques.
Un autre dossier a retenu l’attention des médias en février 2026, celui de Jacques Leveugle, 79 ans, mis en examen pour viols et agressions sexuelles aggravés sur au moins 89 victimes mineures sur une période de 55 ans, entre 1967 et 2022. Les faits se seraient déroulés en France, en Nouvelle-Calédonie et dans au moins huit autres pays.
Le procureur de Grenoble a qualifié l’affaire d’« hors norme » et lancé un appel à témoins international après la découverte de mémoires manuscrits dans lesquels l’homme décrivait en détail ses agressions.
Ces dossiers s’inscrivent dans un contexte européen où des opérations similaires ont révélé l’ampleur du phénomène.
En Allemagne, l’opération KidFlix a permis en avril 2025 de démanteler une plateforme du Darknet comptant 91 000 vidéos et 1,8 million d’utilisateurs, avec 79 arrestations dans 31 pays dont la France.
Au Royaume-Uni, l’enquête sur les « grooming gangs » de Rotherham, qui avait révélé en 2014-2015 l’exploitation de 1 400 enfants, reste ouverte en 2026 sous l’égide de l’opération Stovewood de la National Crime Agency. Des condamnations supplémentaires ont eu lieu en 2025 et des enquêtes visent désormais des policiers soupçonnés d’abus ou de dissimulation. Une commission nationale indépendante a été lancée fin 2025 pour examiner les défaillances systémiques.
Selon la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, environ 160 000 mineurs sont victimes chaque année en France, tandis que près de 29 000 personnes sont mises en cause annuellement pour viol ou agression sur mineur, en hausse de 56 % depuis 2020. Le taux de condamnation reste faible, autour de 7 000 par an, et les classements sans suite fréquents.
Le sous-déclaré massif, seules 6 à 10 % des victimes portent plainte, alimente les critiques des associations sur l’impunité persistante.
Sur ce point, Marie A. insiste sur « un écart considérable entre le nombre de faits et la réponse pénale », évoquant « environ 6 % de plaintes pour seulement 0,8 % de condamnations », et attribuant cette situation à « un mélange de manque de preuves, de formation insuffisante et de difficultés à recueillir la parole des enfants ».
Elle souligne que ces violences, majoritairement intrafamiliales, présentent des spécificités qui compliquent leur détection : « à 94 %, les auteurs sont des proches, dont environ 50 % dans la famille », dans un contexte où les faits surviennent « dans un cadre de confiance et d’intimité ».
L’assistante sociale insiste également sur le caractère invisible de ces violences : « contrairement aux violences physiques, elles ne laissent pas forcément de traces visibles », mais engendrent « des conséquences psychologiques lourdes sur le long terme ».
Plusieurs affaires ont directement impliqué des élus ou des personnalités publiques, suscitant un vif débat sur l’égalité de traitement.
Gaël Perdriau, maire de Saint-Étienne, a été condamné en décembre 2025 à cinq ans de prison, dont quatre ferme, et cinq ans d’inéligibilité pour chantage à la sextape, association de malfaiteurs et détournement de fonds publics. Il avait organisé en 2015 le tournage à l’insu de son premier adjoint Gilles Artigues, qui se présentait publiquement comme un fervent défenseur des valeurs familiales traditionnelles, en pleine relation sexuelle avec un jeune escort masculin, avant d’utiliser cette vidéo comme moyen de pression politique.
Joël Guerriau, ancien sénateur Horizons, a été jugé en janvier 2026 pour avoir administré des substances en vue d’une agression sexuelle sur une députée.
Pierre-Alain Cottineau, ex-militant LFI, fait l’objet d’une mise en examen pour viols avec tortures sur une fillette de quatre ans et pour l’animation présumée d’un réseau.
Parmi ces dossiers figure également celui de Nicolas Jeanneté, conseiller de Paris du XVe arrondissement et ancien directeur du parti Les Centristes. Condamné le 23 février 2026 par le tribunal correctionnel de Paris à 18 mois de prison avec sursis probatoire pour détention d’images pédopornographiques et trafic de stupéfiants, il avait été interpellé en 2023 dans le cadre d’une enquête sur la revente de drogues de synthèse destinées à des soirées chemsex. Accro à ces pratiques, il se faisait livrer de la drogue et revendait ces substances lors de rassemblements associant sexe et consommation de drogues.
La perquisition de son domicile avait révélé une quarantaine de vidéos et images pédopornographiques, ainsi que des échanges dans lesquels il exprimait le désir de violer un migrant mineur de douze ans avec un chien et mentionnait la consultation de contenus zoophiles.
Le phénomène du chemsex a par ailleurs touché d’autres personnalités publiques.
Fin décembre 2025, Michel Stoumboff, conseiller chargé de l’agriculture au cabinet du Premier ministre Sébastien Lecornu, a fait une overdose grave lors d’une soirée privée à Paris et a dû être réanimé par les pompiers ; il a été immédiatement limogé.
La même soirée, organisée dans l’appartement d’Hugues Bied-Charreton, directeur régional des finances publiques d’Île-de-France, a conduit ce dernier à une simple mutation vers Bercy avec maintien de son traitement.
En septembre 2025, Laurent Caillaud, conseiller régional Les Républicains des Pays de la Loire, est décédé à Tours lors d’une soirée chemsex après avoir consommé de la drogue.
Plus récemment, le scandale du périscolaire à Paris a pris une ampleur particulière : une trentaine d’animateurs ont été suspendus en 2025 et début 2026 pour suspicions de violences sexuelles, avec au moins quinze enquêtes judiciaires ouvertes, dont plusieurs pour viols ou agressions dans des écoles maternelles.
Un cas particulièrement glaçant a été révélé le 27 mars 2026 : un animateur périscolaire a été immédiatement suspendu après le viol d’un enfant de trois ans dans les toilettes d’une école parisienne, commis le 20 mars.
Ségolène Royal a réagi sur X en ces termes : « Révoltant. Depuis le temps que l’on recommande que par précaution, ce soit les animatrices qui accompagnent les enfants aux toilettes. Par quelle négligence n’est-ce pas appliqué ? Il faut aussi de la vidéo surveillance, très dissuasive, et des recrutements prioritairement féminins. Quant aux criminels, il ne faut pas seulement les suspendre, mais les incarcérer en préventive. Car quel crime est plus ignoble et répétitif que celui-ci ? »
Par ailleurs, à La Courneuve en Seine-Saint-Denis, le tribunal correctionnel de Bobigny a condamné le 27 mars 2026 un instituteur de 58 ans de l’école maternelle Charlie-Chaplin à quatre ans de prison, dont deux avec sursis, pour agressions sexuelles sur trois fillettes de quatre ans.
Les faits se seraient produits pendant le « temps calme » dans un coin de la classe appelé la « chaise du silence ». Les enfants ont décrit des attouchements, des frottements et un liquide « comme du pipi » essuyé avec un mouchoir, mimant des gestes sexuels lors des auditions. L’enseignant nie fermement les faits, affirmant qu’ils étaient matériellement impossibles, et a été incarcéré dès le jugement. Son avocat a annoncé un appel, dénonçant des auditions irrégulières des enfants.
Des parents et médias ont dénoncé des transferts d’agents d’un établissement à un autre malgré des signalements antérieurs, ainsi que des soupçons de réseaux informels de recrutement et de copinage entre certains éducateurs mis en cause, ce qui aurait contribué à maintenir des individus au contact d’enfants.
Ces dossiers ont ravivé les polémiques sur l’impunité perçue au sein des cercles du pouvoir. Les lenteurs dans la gestion des alertes ont nourri un sentiment d’injustice, avec des critiques récurrentes sur les protections mutuelles et les procédures judiciaires.
Selon Marie A., ces défaillances s’expliquent également par des freins structurels : « il y a encore un manque de formation des professionnels, que ce soit dans l’éducation, la santé ou la police », ainsi qu’un « tabou persistant qui empêche de croire et d’entendre la parole des enfants ».
Elle alerte en outre sur les conséquences du non-traitement des situations : « sans prise en charge, certains enfants peuvent reproduire les violences ou rester enfermés dans des trajectoires de vulnérabilité », soulignant l’importance d’une intervention précoce.
Enfin, elle estime que les évolutions législatives en cours, notamment les dispositifs de protection provisoire, constituent « des pistes prometteuses », tout en appelant à « renforcer la prévention, la formation et la sensibilisation dès l’école et auprès des familles ».
L’ensemble de ces affaires françaises et européennes fait écho à l’affaire Jeffrey Epstein, dont les ramifications continuent d’alimenter les débats sur l’impunité des élites.
