AA/ Gueoul (Sénégal)/Yazid Bamsé
En 1886, un jeune garçon de 15 ans, reçut de son père mauritanien, Cheikh Mohamed Fadalla, la mission de faire connaître l'islam et sa nouvelle confrérie aux populations du Sénégal. Le petit garçon s'appelait Cheikh Sadibou Cherif Aïdara. Il était le descendant direct d'Abdoul Kader Dieylani, savant musulman et fondateur de la confrérie éponyme.
‘’Quelques années plus tard, un des fils de Sadibou, Hadramé, de retour d'un voyage en Casamance (région sud du Sénégal) fit escale à Gueoul (localité du Nord-Ouest). Malade, il y décède et y fut enterré. Depuis, le cimetière porte son nom", renseigne un habitant de ce village. "Un autre fils de Cheikh Sadibou Cherif Aïdara, Cheikh Makhfou, trouvera également la mort à Gueoul, à la suite d’une courte maladie".
‘’Que la miséricorde divine enveloppe Ngoumba Guéoul. Qu'Allah répande ses grâces sur cette cité bénie. Que ceux qui reposent aux côtés de Cheikh'Al Hadramé et Cheikh Makhfou se réveillent de leur sommeil des justes au paradis'' écrit alors Cheikh Sadibou Cherif Aïdara, bénissant le village où reposent ses deux enfants, dans un document détenu par son arrière-petit-fils, Chaya, dont le frère aîné, Chérif Makhfou Aidara, dit Baya, est le chérif et khalife de Gueoul.
Depuis, le cimetière de Gueoul ne désemplit point. Des khadres originaires de tout le Sénégal y sont enterrées, dont la sœur ainée de l’ancien président du Sénégal, Abdoulaye Wade. Sur les pierres tombales du cimetière Hadramé, on peut lire les noms des défunts et leur lieu d’origine.
‘’La plupart des khadres rêvent de reposer aux côtés des descendants du prophète et à chaque anniversaire de la naissance de l’envoyé de Dieu, les fidèles viennent de toutes les régions pour célébrer cela à Gueoul et se recueillir’’, fait savoir Amadou Diaw Guèye, 54 ans, natif de Guéoul.
Chaya raconte que son arrière grand-père a convaincu beaucoup de fidèles à rallier sa confrérie et a longtemps prié pour la bénédiction de la terre de Gueoul. Ce fut ainsi la rencontre entre ces villageois et ce courant sunnite soufi. Plus que ses habitants, c’est son histoire qui confère à Gueoul ce statut officieux de capitale de la khadriya au Sénégal. Son défunt père, Cheikhna Mohamed Fadel, s’était installé à Gueoul en 1940 et a perpétué cette relation spirituelle engagée avec les habitants du village.
‘’Mon père a quitté la Mauritanie pour venir au Sénégal à la demande de son grand-frère Chaya, histoire de perpétuer le legs de leurs pères. Il a épousé des Sénégalaises et nous sommes issus de ces unions, témoigne Chaya, qui porte le nom de son oncle. Après le décès de notre père, le 5 juillet 1981, mon grand-frère a pris le khalifat en suivant le chemin tracé : enseigner le coran, suivre la voie de l’Islam scrupuleusement, faire vivre la confrérie khadre’’.
Cet enracinement dans l'histoire lointaine de Gueoul, dont témoigne la présence pluriséculaire au cimétière de la petite localité, est pourtant contesté par d'autres villages adeptes d'autres confréries, ce que regrette les descendants de Cheikh Sadibou Cherif Aïdara. Dans leur volonté de diffuser les enseignements islamiques à Gueoul, ils ont parfois du mal à atteindre leur but.
‘’Au début, c’était très difficile de faire respecter les préceptes de l’Islam à la lettre tout simplement parce que certains nous considéraient comme des étrangers vu que nous sommes métisses: mauritano-sénégalais" reconnaît Chaya. "Mais ce n’est pas le plus important à nos yeux parce que l’Islam n’a pas de nationalité, ni de barrière. Nous disons aux gens que nous sommes les descendants directs du prophète. A ce titre, nous pouvons corriger et conseiller quiconque concernant l’Islam, les tidianes, les mourides, les khadres. Nous sommes dans une position intermédiaire. C’est très difficile parce que certains n’acceptent pas la vérité.’’
Cheikh Chaya estime même que l’Etat prend davantage en considération les autres confréries que celle des khadres. La raison ? ’’Parce que les khalifes généraux de la khadriya sont de nationalité mauritanienne, affirme le chérif. Pourtant, les khadres ont des représentants dans tous les pays. A Saint-Louis, Dakar, Louga, Léona, Dahra Djolof, Ndande, Kébémer, Sagatta, Thiès, Mbour, Djoffior, etc. Nous avons une forte base, mais on nous considère parfois comme des étrangers.’’
Pourtant, à Guéoul, la cohabitation avec les autres confréries et les chrétiens se passe bien, reconnaît le frère du khalife, qui ne ménage pas ses efforts pour venir à bout du fléau qui guette la ville: la pauvreté. Pour soulager certaines familles, le khalife de Gueoul fait de la redistribution de l’argent collecté auprès des fidèles les plus riches.
‘’Il m’arrive de donner jusqu’à 200 dollars par jour’’, reconnait Chaya "Les populations de Guéoul vivent de petits commerces, de l’agriculture de l’élevage. Je suis moi-même éleveur. Je peux dire que je suis un numéro 1 dans ce domaine à Gueoul, pourtant je n’ai jamais rien reçu de la part de l’Etat comme aide ou subvention.’’
‘’Les gens souffrent, affirme de son côté, Oumy Diop, une habitante de la commune. Beaucoup de familles ont du mal à joindre les deux bouts et assurer les trois repas quotidiens’’.
‘’Le taux de chômage des jeunes est très élevé, ils se débrouillent dans le secteur informel’’, estime pour sa part, Diaw Guèye l'habitant de Gueoul, travaillant comme agent administratif à Louga (30 km de Guéoul). Pour développer Gueoul, le maire Khalifa Dia a lancé son ‘’Plan d’Investissement Communal (PIC)’’, qui compte améliorer les attentes de la population dans des domaines aussi divers que ‘’la santé, l’éducation, l’hydraulique, l’économie locale, l’environnement, le développement économique local, la prise en compte des besoins spécifiques des groupes vulnérables’’ a déclaré le maire à Anadolu.
Pourtant, sur la route reliant Dakar à Saint Louis, Gueoul offre l’image d’un village paisible, dont la quiétude n'est interrompue que par le passage des voitures de la route nationale qui traverse le cœur de ce village devenu commune. Les petits commerces jalonnent le long de la route au nord ouest du pays. En cette matinée ensoleillée, les gamins jouent sur le sable, les hommes se retrouvent sous un grand arbre, au moment où les femmes reviennent du marché. Un tableau semblable à celui de plusieurs villages longeant la route Dakar-Saint Louis à tel point qu’on s’étonnerait presque que Gueoul soit considérée comme la capitale de la confrérie khadriya au Sénégal. Et pourtant ’95% des habitants de Gueoul sont des khadres, mais nous vivons notre croyance à l’intérieur de nous-mêmes ou lors des moments de dévotion entre fidèles. Nous ne sommes ostentatoires sur aucun plan’’ fait savoir un habitant.
Les Khadres représentent 6% de la population du Sénégal. La khadriya est une branche d’où est issue le mouridisme qui compte 31% d’adeptes au Sénégal. Selon l'islamologue et chercheur à l'Université de Dakar, Khadim Mbacké, la khadriya ‘’se distingue de la tidjania (51% de fidèles au Sénégal) par son ouverture’’. La majorité des khadres du Sénégal sont regroupés dans le Nord, non loin de la frontière mauritanienne.
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