Micro-systèmes villageois: Une "recette brésilienne" version Mozambique
Rio de Janeiro
AA/Rio de Janeiro/Kakie Roubaud
«D’abord il a amené l’eau, ensuite il a donné la lumière, enfin il a amené du travail» raconte succinctement Josefa, une femme âgée, leader d’un hameau de 200 brésiliens pauvres, dans un trou perdu du lointain Nordeste.
Baixas est une petite communauté du Semi-Aride brésilien qu’on appelle aussi le Sertao. En 2005, ses habitants mourraient de faim et ils ne produisait absolument rien.
Les femmes faisaient des kilomètres pour chercher de l’eau pour boire et cuisiner. Ils n’avaient pas d’électricité. C’était l’un des plus bas IDH (Indice de Développement Humain) du Brésil.
Les enfants ne se lavaient pas car l’eau était saumâtre. Et ils n’allaient pas à l’école car leurs camarades disaient qu’ils puaient… L’Ong brésilienne Eco-Engenho, en collaboration avec la Fondation La Guardia commence alors à y installer des panneaux solaires pour extraire l’eau et la dessaliniser.
«Chaque jour, on produisait 350 à 500 litres pour 35 maisons dispersées, 200 personnes environ dont 15 maisons d’une même famille,» se souvient Ze Roberto da Fonseca, fondateur de cette Ong de l’État d’ Alagoas, spécialisée dans le développement, rencontré par Anadolu.
Puis Eco-Engenho installe d’autres panneaux solaires pour amener l’électricité jusqu’aux maisons: une ampoule dedans, une ampoule dehors pour bavarder à la fraîche.
Pour ces paysannes, une révolution! «Mais notre objectif, c’était d’utiliser l’énergie solaire pour créer des emplois et des revenus. Alors on leur a proposé une plantation de piments en hydroponie. Et les femmes nous ont dit: mais on va vendre ça où?»
Pas question pour ces pionniers de l’innovation sociale d’envoyer les paysannes à la foire du village vendre des piments alimentés au goutte à goutte. Il fallait qu’elles valorisent leur produit en le transformant ! Une partie est mise en bocaux avec du vinaigre, un geste simple pour ces paysans. Le reste est desséché dans des séchoirs. La communauté est organisée en micro unités de production: la femme avec son mari, la mère avec sa fille, deux frères, deux voisines… En parallèle, des partenariats de distribution sont montés avec les boutiques gourmets et les hôtels de la capitale.
Très vite, la communauté de Baixas multiplie ses revenus par quatre et elle sort de la misère. Là où ne poussaient que les cactus, les hommes vendent leur mulet et achètent des motos japonaises; les mères rêvent d’université pour leurs filles.
«On les a accompagnés pendant 8 ans. Aujourd’hui la moitié d’entre eux continue. D’autres se sont recyclés et le modèle a été recopié. On leur a donné la notion de marché et l’idée que pour devenir riche, il faut vendre aux riches en transformant son produit. Sinon, on se contente de survivre. Grâce aux technologies propres, on a fait dialoguer ceux qui n’avaient pas assez d’eau pour se laver avec ceux qui mangent des produits sophistiqués».
Les pauvres eux aussi ont besoin de technologies pour avancer! «Notre but, c’est l’équité sociale», confie da Fonseca.
Changement de décor: nous voilà 12 ans plus tard de l’autre côté de l’Océan Atlantique dans une région de savane sèche et rase, d’habitat dispersé, à 2 000 Km au nord de Maputo.
On y arrive en 2 heures d’avion ou quelques jours avec les «machimbombos», ces bus brinquebalants qui sillonnent le Mozambique et sont le lot des pauvres.
La province de Nampula vit de la production de noix de cajou, de tabac et de pierres précieuses mais elle a connu ces dix dernières années un boom fulgurant. Sa population a pris 2 millions de plus : 6 au total ! Selon l’ONU, d’ici 30 ans, il pourrait y avoir 4 fois plus d’habitants dans la capitale, déjà 3ème centre urbain du pays.
Car Nampula, cette ville qui explose, est au centre d’un corridor ferroviaire et routier qui relie, au nord, le Malawi et la Zambie à l’Ocean Indien, avec le port de Nacala, unique débouché sur la mer de ces deux pays.
Ce corridor fonctionne si bien que de 7 000 000 d'habitants actuels, Nampula-ville devrait en compter 3 millions en 2050.
Pour accompagner cette croissance urbaine débridée et éviter les déséquilibres avec une campagne restée archaïque, l’ONU conseille d’associer un développement rural sur mesure, en autonomisant les femmes, paysannes de la région.
C’est dans ce contexte que trois Brésiliens ont débarqué en novembre 2017 à Maputo. Ils dirigent trois Ong du Brésil, Ideeas, Conscienca Limpa… et Eco-Engenho. Ou l’on retrouve l’homme des piments, Ze Roberto da Fonseca (Etat d’Alagoas) aux côtés de Fabio Rosa (État du Rio Grande do Sul) et Henrique Gabeta (État du Minas Gerais).
«Je me suis dit: ça ressemble au Brésil; ça a le goût et la couleur du Brésil. Mais ce n’est pas le Brésil... Il va falloir faire attention en reproduisant nos modèles!» se souvient Zé Roberto.
Déjà il y a 3 ans, cet ingénieur du Nordeste avait fait cette réflexion en arrivant dans la communauté d’El Cantoral près de Tequacilpa (Honduras). Avec ses partenaires, ils avaient installé des déshydrateurs dans un village où les femmes produisent des herbes aromatiques en abondance, une coopération trilatérale Etats-Unis, Honduras, Brésil.
Le Brésil, en mission de coopération? Depuis les années 2000, le Brésil, nation régulièrement aidée par l’Europe, le Japon et les Etats Unis est aussi devenu, un pays qui aide, en particulier l’Afrique sous l’égide de l’ABC (Agence Brésilienne de Coopération).
Or le Mozambique a tout à voir avec le Brésil: la langue portugaise, la culture afro et des savanes qui sont cousines ! A nouveau, il s’agit de coopération trilatérale: Suisse, Mozambique, Brésil. A nouveau avec le réseau Renova présidé par Fabio Rosa qui regroupe 25 Ongs brésiliennes spécialisées dans les énergies renouvelables. Horte Sempre, le programme suisse de la DDC (Direction du Développement et de la Coopération) concerne cette fois l’horticulture et l’adaptation d’espèces.
«La pauvreté dans la campagne de Nampula est inimaginable, même pour un Brésilien ! Il n’y a rien: pas d‘énergie, pas d’eau, pas de réseaux de distribution. Les gens se déplacent à la recherche de nourriture. Sur les routes nord-sud qui traversent la savane, on voit beaucoup de gens sans jambes et sans bras. La guerre civile est encore présente ! Beaucoup travaillent au noir. Certains font des choses magnifiques qu’ils vendent pour une bouchée de pain. Le travail n’a aucun prix. Ce qui compte, c’est manger… En général, une sorte de polenta avec de l’eau qu’ils vont chercher loin, une pompe manuelle ou une rivière. L’eau est souvent contaminée! », lance Ze Roberto.
Les trois Brésiliens ont visité une dizaine de villages et plusieurs sont déjà dans le viseur. L’un a des réserves d’eau souterraines, l’autre un petit ruisseau. Un troisième possède des jardins potagers; un quatrième produit des tomates dont les surplus se perdent, faute de pouvoir les conserver.
Un bio-digesteur pour recycler les résidus et produire du biogaz ? De l’énergie solaire pour sécher les tomates? Planter des hibiscus entre les salades pour augmenter les revenus ? Construire des réservoirs pour améliorer l’hygiène et la santé ?
Changer les processus d’irrigation en utilisant des systèmes de goutte à goutte pour tirer le meilleur partie de l’eau qui est rare ?
Ou encore valoriser le cajou et les manguiers dont les arbres forment des oasis au milieu de la pauvre savane ? Les Brésiliens forts d’un budget de 600 000 dollars vont se rendre au Mozambique pendant deux ans jusqu’à ce que les modèles soient au point pour être reproduits.
«On a tout un éventail de technologies propres à notre disposition et on a déjà fait, chez nous, la démonstration que ça marche», relève l'ingénieur.
En attendant, ils ont découvert Mia Couto, le grand écrivain mozambicain. Il était dans sa Fondation à Maputo, le jour où les Brésiliens y sont allés. Et ils en sont partis émus, Le Buveur d’Horizon, son dernier livre dédicacé à la main. Sur les murs, il a écrit: «J’aimerai que ma vie soit une maison: des fenêtres ouvertes sur les rêves et ses portes ouvertes aux autres»...
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