Sénégal: Gorée, splendeur et misère d'un chef-lieu de la traite négrière
Cette île parvient à panser ses blessures, déclenchant ainsi rêvee et rêveries par ses monuments historiques, ses hôtels pittoresques, son tourisme et ses habitants chaleureux.
AA/ Dakar/ Arona Basse
Au large de Dakar, l’île de Gorée, lieu historique de traite des esclaves, attire des centaines de milliers de visiteurs par an. L'île porte, il est vrai, les stigmates de son passé, mais s'en libère pour un avenir bien moins douloureux.
La sirène de la "chaloupe Coumba Castel" retentit dans le ciel. Dans une gerbe d’écume, le navire entreprend d’accoster à l’embarcadère de Gorée, comme dans une rade bienheureuse.
Là-haut, sur le pont, la foule retient difficilement son excitation. Reprenant à capella le dernier cri de la sirène, un Goréen s’exclame : «Bienvenu à Gorée ! Venez visiter l’île aux esclaves, venez à la rencontre de gens sympathiques !», désignant du doigt, la concernée, qui s’offre gracieusement aux visiteurs. La petite île porte haut ses six cents ans d’histoire marquées par l’esclavage. Elle rappelle qu’en 1444, le navigateur portugais Denis Dias y avait accosté, sifflant le coup d’envoi de la colonisation, qu’en 1617 les Hollandais s’en sont emparé, la baptisant «Goede Reede», (littéralement en français «la bonne rade»). Une déformation locale accouchera du nom de Gorée.
Puis, les Français la découvrent en novembre 1677, avant que les Anglais ne la leur disputent jusqu'à la paix d'Amiens en 1802. Après l’occupation anglaise de 1804 à 1817, l’île est rendue aux Français. Les couleurs gaies de Gorée, son dynamisme ambiant, ses maisons pittoresques et bariolées, ses habitants chaleureux, tranchent sévèrement avec sa sombre histoire qu’elle porte pourtant en stigmates et que dévoile la plupart de ses monuments.
Aujourd’hui, la symbolique de l’île est reflétée par la maison des esclaves. Posée sur un des flancs de l’île et faisant face à l’océan Atlantique, la maison semble bien vieille : murs en briques mal équarris, style colonial, elle est tassée sur elle-même. A l’entrée, un préposé vend des billets pour la visite et déjà la foule, se presse avidement autour du conservateur, prête à dévorer le sombre récit que recèle ce lieu. L’ombre de Boubacar Joseph Ndiaye, mythique conservateur de la maison des esclaves, aujourd’hui décédé, plane encore sur les lieux. Ce militant de la cause goréenne a su comptaient savamment l’histoire de cette maison, captivant l’attention de nombreux visiteurs.
L’on rapporte sur l’Ile que le Pape Jean Paul II, après avoir écouté Ndiaye, était sorti de la chambre où l’on enfermait les esclaves récalcitrants, les yeux embués de larmes , avant de demander «Pardon à l’Afrique». Aujourd’hui, c’est le conservateur Eloi Coly qui a raconte à un auditoire attentif l'histoire d'un commerce triangulaire pensé et conçu par les puissances occidentales. Comment on substituait aux populations indiennes fragiles les peuplades noires plus résistantes aux travaux champêtres. Comment encore, les esclaves très souvent capturés ou vendus par leurs rois contre des miroirs, des fusils, des boissons alcoolisées et autres victuailles, étaient acheminés vers l’île de Gorée.
Avant de conter l’indicible… Les conditions de détention et leur innommable cruauté : entassés comme du bétail, les esclaves étaient répartis par plusieurs dizaines dans une chambre de moins de quatre mètres de large. Femmes, enfants, récalcitrants, avaient également leurs cellules. A la maison des esclaves, les vestiges de ces atrocités marquent encore les murs. Sur l’étage qui servait de demeure aux négriers et situé au-dessus de la cave aux esclaves, on trouve encore des fers, des liens et autres entraves qui servaient, jadis, à immobiliser les captifs.
Le conservateur rapporte qu’une balance servant à peser les esclaves permettait d’évaluer leur prix en fonction de leur poids. Engraissés avec du gruau, ils étaient alors convoyés dans des navires pour les Amériques. A l’autre bout de la maison des esclaves, «La porte du voyage sans retour» donne une issue sur l’océan.
Pour l’instant, elle est égaillée par les flashs crépitant des visiteurs avides de souvenirs, mais sur ses pages d’histoire, elle ouvrait la voie vers «l’inconnue de la souffrance». Le conservateur brosse les terribles conditions du voyage des esclaves dans la cale des navires. «Ils faisaient tout dans la cale qui était d’une puanteur repoussante. Quand l’un d’eux était malade, on le jetait par-dessus bord pour éviter qu’il contamine les autres. Souvent, il y avait des rébellions qui étaient réprimés dans le sang. Certains esclaves préféraient périr par noyade plutôt que de vivre en captifs» relate encore le guide.
Pourtant, ces leçons d’histoire sont aujourd’hui exorcisées par l’île et ses habitants. Gorée et ses habitants font avec leur héritage. Pas de murmure et de posture de victime. Ils endossent leur passé et enfourchent l’avenir dans la joie. L’île et ses atours y participent. Au niveau de l’embarcadère, les deux chaloupes Coumba Castel et Beer qui assurent à tour de rôle la liaison maritime Dakar-Gorée accostent fréquemment avec à leur bord une flopée de touristes enchantés de débarquer sur une île, où ne circule aucun véhicule à moteur.
A sa descente de la chaloupe, le touriste est souvent saisi par l’ambiance vivante : les interpellations des vendeurs d’objets d’art, le charme des restaurants posés sur la plage et leur cuisine exotique, les tentes qui abritent les touristes en quête de soleil. D'origine volcanique, cette île rocheuse est formée de laves refroidies et, en hauteurs, une végétation constituée notamment de palmiers, de baobabs, de bougainvillées et d'hibiscus qui contribuent à créer un cadre naturel des plus agréables.
Le photographe Jean-Dominique Burton, voyageur du monde qui a immortalisé sous son objectif les images les plus poétiques, chantait d'ailleurs: «Cette île que j’aime profondément et qui me fascine, est pourtant la seule que j’ai abordée avec autant d’appréhension, tant sa réputation à travers le monde était grande, tant une liaison intime avec elle me semblait impossible. Elle appartenait à tellement de prétendants, qu’ils soient de puissants chefs d’Etat ou les simples touristes anonymes qui la visitaient… D’ailleurs, elle était trop courtisée, je n’oserais jamais l’aborder…»
Une chose est sûre, au demeurant: cette île parvient à panser ses blessures, déclenchant ainsi rêvee et rêveries par ses monuments historiques, ses hôtels pittoresques, son tourisme et ses habitants chaleureux.
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