AA/Bujumbura/ Rénovat Ndabashinze
Elle s'appelle Christine Ntahe, mais les enfants l'appellent "Maman Dimanche". Ces enfants, des burundais "laissés pour compte" à majorité Hutus, sont plus de 70 à venir, chaque dimanche, trouver refuge et se sustenser comme il se doit, auprès de "leur maman de coeur", une sexagénaire d'ethnie Tutsi.
La crise interethnique burundaise qui a éclaté après la mort en 1993, du président Ndadaye Melchior, hutu, premier président démocratique élu, a entrainé la "balkanisation" des quartiers (Hutus et Tutsis se sont entretués jusqu'à la fin de la crise en 2001) et a accru la sensibilité entre les deux ethnies.
Le domicile de Christine, journaliste retraitée, sis dans la commune Ngagara, à Bujumbura la capitale, a des allures d'orphelinat. Des enfants, de tout âge, filles et garçons, courent, pied-nus, devant la maison. Certains serrent des petits sacs de maïs, de haricots, tandis que d'autres comptent fièrement quelques billets tirés de leurs poches, le butin d'une journée de mendicité.
La plupart sont venus des fleurs à la main. Il est 12h30 tapante quand Christine ouvre la porte. Aussitôt les enfants se précipitent dans ses bras, lançant à tue-tête des "Bonjour Maman Dimanche" et brandissant, le sourire aux lèvres, leurs bouquets improvisés.
Tandis que certains l'embrassent affectueusement, d'autres écrivent, au charbon, sur sa porte et ses murs, en langue nationale "Maman Dimanche, turagukunda" (Maman Dimanche, nous t’aimons).
A quelques mètres de l'entrée, dans la cuisine, des assiettes généreusement garnis de riz, de haricot et de choux trônent sur la table.
Portés par "Maman Dimanche" et des enfants qu'elle a vu grandir, ces plats sont délicatement posés sur des nattes étalées sous l’ombre des manguiers qui entoure la maison. C'est la que les enfants mangent par petit groupe.
Joyeusement, Mme Ntahe aide les plus petits à se laver les mains tandis qu’une fillette, lance une prière.
L’adage "ventre affamé n’a point d’oreille" est de mise. Il faudra attendre la fin du repas, pour entendre les voix et rires des enfants. Une petite fille se lève alors pour remettre des fleurs à Christine, saupoudré d'un tendre "Que Dieu vous bénisse".
Un peu plus loin on rencontre Adrien Sibomana, un jeune garçon qui a connu ‘’Maman Dimanche’’ dès son plus jeune âge.
"Comme mes parents étaient Hutu, les premiers temps, j’avais peur de venir à Ngagara (quartier Tutsi). Pendant longtemps, nous étions effrayés et nous n'avions rien, mais Maman Dimanche continuait à nous rassurer et à nous aider", explique celui qui rêve de voir un jour des "Maman ou Papa Lundi, Mardi etc."
Adrien a atteint l’école secondaire et comme une vingtaine d'autres enfants, sa scolarité est à la charge de ‘’Maman Dimanche’’.
A chaque rentrée scolaire, malgré une modeste retraite, Christine se débrouille pour trouver, des cahiers, des stylos et des uniformes.
Depuis peu, des bienfaiteurs lui prêtent main forte. Au début de l’année scolaire 2014-2015, elle a ainsi bénéficié d’un appui de l’Ambassade de France au Burundi en matériel scolaire.
Au programme du jour distribution de cahiers sur fond de petite leçon morale. "Les enfants doivent aimer l’école et apprendre à être discipliné malgré leur situation. Il faut aussi qu'ils apprennent l’amour de leur prochain", détaille la femme.
"J’ai tout fait pour que beaucoup d’enfants aillent à l’école et qu'ils puissent réaliser leurs rêve", témoigne-t-elle donnant l’exemple de vingt élèves déjà au secondaire dont les dépenses trimestrielles avoisinent les 250 $ chacun.
"J’essaie d’être riche en donnant avec beaucoup d'amour et j’invite les gens à chercher la richesse en donnant avec amour" dit-elle lorsqu'on l'interroge sur les difficultés de payer autant de frais.
Son amour pour les enfants remontent à loin et il faut plonger dans son histoire personnel et celle du pays pour comprendre ce combat.
"Devenu orpheline de père à l’âge de 11 ans, et mes quatre enfants devenant aussi orphelins de père dès leur plus jeune âge, je sais quel sentiment douloureux cela est. Et je ne tolère pas que d’autres soient dans cette situation ", témoigne-t-elle.
"De plus, je suis convaincue que l’enfant n’appartient pas à la famille mais à la communauté ", comme l’affirme la culture burundaise poursuit-elle pour justiifer son combat pour les enfants Hutu, originaires surtout des communes Kamenge, Kinama, et Buterere, habitées par des familles pauvres et constituant un terrain d’affrontements armés.
Une tâche qui n’est pas facile à réaliser dans un contexte de conflits interethniques, reconnait celle qui a fait l'objet de moquerie de son entourage.
"On m’accusait de déviante, d’aider les Hutu, les enfants des ennemis mais je n'ai pas abandonné mon combat. Je me disais qu’en abandonnant ces enfants, ils devenaient facilement les cibles des recruteurs des groupes armés et je voulais les protéger de ce désastre parce qu’ils constituaient l’avenir du pays", assure-t-elle.
Son initiative a déjà produit ses fruits : plus d'une vingtaine de ‘’ses enfants’’ ont grandi, sont entrés dans la vie active et ont fondé leurs propres foyers mais reviennent toujours la voir.
Ses sacrifices ont été reconnus et salués puisque le 25 mars 2013 elle a été primée par l’Ambassade des Etats-Unis d’Amérique, qui lui a octroyé un certificat de mérite‘’ Femme du courage’’ et par l’ONG Search For Common Ground qui lui a délivré un certificat de reconnaissance ‘’ La recherche d’un terrain d’Entente’’.
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