Analyse

Une base militaire russe au Soudan : Probable approbation de Khartoum ou simple manœuvre ? (Analyse)

- La ministre soudanaise des Affaires étrangères a annoncé que son pays examinait la teneur d’une convention bilatérale portant création d’un centre logistique russe sur les rives de la mer Rouge

Adel Abdelrheem Humaida Elfadol   | 27.07.2021
Une base militaire russe au Soudan : Probable approbation de Khartoum ou simple manœuvre ? (Analyse)

Sudan

AA / Khartoum / Adel Abderrahim

La question de la base militaire russe au Soudan a refait surface après la visite de trois jours de la ministre soudanaise des Affaires étrangères, Mariam Sadeq al-Mahdi, à Moscou, le 11 juillet courant.
La ministre soudanaise a, en effet, annoncé que son pays examinait la teneur d’une convention bilatérale portant création d’un centre logistique russe sur les rives de la mer Rouge, précisant que ce centre faisait partie « d’un accord signé par le gouvernement précédent mais qui n’avait pas été approuvé par l’Assemblée législative (Parlement) ».

Cet argument a été utilisé par Khartoum pour réduire l’ampleur des pressions exercées par Moscou afin d’entamer l’application de l’accord, au moment où l’établissement d’une base militaire russe sur les rives de la mer Rouge avait suscité l’ire de plusieurs autres pays, et à leur tête les Etats-Unis d’Amérique, selon nombre d’observateurs.

Sur un autre plan, la formation du Parlement soudanais s’inscrit toujours dans la sphère de l’inconnu et sa constitution tarde à venir en dépit de l’écoulement de nombreux mois depuis la signature d’un Document constitutionnel en vertu duquel le pays est géré, conjointement entre le Conseil militaire dissous et « les Forces de proclamation de La Liberté et du Changement », en date du 17 août 2019, et ce après le renversement de l’ancien président, Omar Hassan al-Béchir, le 11 avril de la même année.


Les déclarations de Mariam al-Mahdi sont intervenues deux mois après le tollé provoqué par les propos de responsables soudanais, dont l’identité n’avait pas été déclinée, et qui avaient évoqué le gel de l’accord militaire conclu avec la Russie, y compris au sujet de la base militaire, alors que Moscou avait nié un quelconque gel de l’accord.


Au mois de mai dernier, des médias régionaux et internationaux avaient rapporté que Khartoum avait décidé de suspendre ses accords signés avec la Fédération de Russie, notamment, l’aménagement d’une base militaire dans le nord de la ville côtière de Port-Soudan (est).


- Entre approbation et rejet

Le 9 juin dernier, le président du Conseil de souveraineté intérimaire au Soudan, Abdelfattah al-Burhan, a nié que Khartoum s’emploie à annuler l’idée portant création d’une base militaire russe sur les rives de la mer Rouge.

Al-Burhan avait souligné, à l’époque, que Khartoum et Moscou s’emploient à convenir à une modalité permettant de réélaborer cet accord (sur la base russe), s’agissant en particulier, des voies et moyens d’approuver ledit accord par les instances concernées, en l’occurrence, le Parlement et les autres autorités qui prennent part à la phase transitoire.
Une semaine auparavant, soit le 2 juin, le chef d’État-major de l’armée soudanaise, Mohamed Othmen al-Hussein, a annoncé que son pays était en cours de révision de l’accord militaire avec la Russie, y compris la base militaire devant être installée sur le littoral de la mer Rouge.

Il convient de rappeler que le Soudan a recouru à la Russie à l’époque où il était inscrit sur la liste des Etats qui parrainent le terrorisme (1993-2019), en vue de consolider les relations bilatérales, dans plusieurs domaines, en particulier, ceux du pétrole et de la coopération militaire.
Le renforcement des relations avec la Russie a été concomitant avec l’engagement par le Soudan à l’époque d’une guerre contre ce qui était appelé « L’Armée populaire pour la Libération du Soudan » conduite par John Garang. Ce conflit avait pris fin au terme de la conclusion d’un accord de paix en 2005 qui avait abouti, en 2011, à la séparation du Soudan du Sud, devenu un Etat indépendant.
Les forces gouvernementales combattent des mouvements armés, également, dans l’Etat du Darfour depuis 2003.


- Le commencement ...


Le début de l’affaire de la base militaire russe remonte à la visite effectuée par le Président soudanais déchu, Omar Hassan al-Béchir, à Moscou, en novembre 2017. Au cours de ce déplacement, l’ancien chef de l’Etat avait signé une série d’accords de coopération militaire avec la Russie portant sur la formation, l’échange d’expertises et l’accès mutuel des navires de guerre aux ports des deux pays.
A l’époque, al-Béchir avait déclaré avoir discuté avec le Président russe, Vladimir Poutine, et son ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, de l’établissement d’une base militaire russe sur les rives de la mer Rouge tout en réclamant l’équipement de l’armée de son pays en armes.
Le Soudan dispose d’un littoral d’une longueur de 700 kilomètres qui s’étendent sur la mer Rouge. Son principal port, le Port-Soudan, représente un accès maritime stratégique aussi bien pour le Soudan que pour plusieurs pays voisins et enclavés, ne disposant pas d’accès à la mer, tels que le Tchad, l’Éthiopie et le Soudan du Sud.
Vladimir Poutine avait approuvé, le 16 novembre 2020, l’installation d’une base militaire russe au Soudan, qui disposerait de la capacité d’accueillir des navires opérationnels à la faveur de l’énergie nucléaire.
Le Journal officiel russe a publié le 9 décembre 2020 le texte de l’accord portant création d’une base d’approvisionnement et de maintenance de la Marine russe sur les rives de la mer Rouge, dans le but de « renforcer la paix et la sécurité dans la région », et qui « ne viserait aucune autre partie », selon le Préambule de l’accord en question.
La base comprendrait quelque 300 éléments parmi les militaires et les civils et elle peut être utilisée dans les opérations de réforme, d’approvisionnement et de réapprovisionnement des membres des staffs des navires russes. De plus, la partie soudanaise a « le droit d’exploiter la zone d’accostage en accord avec la partie spécialisée du côté russe ».
L’accord prévoit, aussi, la possibilité de maintenir quatre navires de guerre au sein de la base militaire et la Russie a le droit de transporter via les ports et les aéroports du Soudan les « armes, des munitions et des équipements » nécessaires pour assurer le fonctionnement de la base devant être établie au port stratégique de Port-Soudan.
Ledit accord sera effectif pendant une durée de 25 ans et peut être prorogé pour une durée de 10 ans, à condition d’obtenir l’accord des deux pays.


- De Charybde en Scylla : l’intérêt russe et la colère américaine


De nombreux observateurs évoquent une rivalité entre la Russie et les Etats-Unis autour de l’établissement d’une base maritime militaire au Soudan, compte tenu de la volonté des deux pays de renforcer leurs influences respectives dans le continent africain, qui représente une source importante de richesses naturelles et un grand marché des armes.
Le Soudan est situé dans une région marquée par des troubles récurrents, aussi bien, le Golfe arabe, la Corne de l’Afrique que l’Afrique du nord et revêt ainsi une importance pour la Russie et les Etats-Unis, dont chacun de son côté s’emploie à préserver ses intérêts dans ces régions névralgiques,
Le professeur de sciences politiques dans les universités soudanaises, Haj Hamad Mohamed Khair, estime que « les armes qui se trouvent au Soudan sont de fabrication russe et leurs pièces de rechange sont évidemment russes. Ainsi, Moscou demeure un partenaire important aussi bien pour le gouvernement que pour l’armée du Soudan, un partenaire que Khartoum ne souhaite aucunement perdre ».
Dans une déclaration faite à l'Agence Anadolu, Khair a relevé que « le gouvernement transitoire ne souhaite pas, en même temps, provoquer la colère des Américains qui, malgré les récents développements introduits sur les relations entre Washington et Khartoum n’ont rien offert de vraiment important et substantiel ».
Il a indiqué que « les Russes estiment avoir fourni d’importantes prestations au Soudan au cours des années écoulées et que le temps est venu d’obtenir une base logistique afin d’assurer la maintenance de leurs bâtiments de guerre qui sillonnent la mer Rouge ».
Khair estime que « al-Mahdi a bien manœuvré à Moscou qui souhaite indiquer que ses partenaires au pouvoir, aussi bien les civils que les militaires, réclament de réaliser les intérêts de l’armée en matière de maintenance et de réparation de leurs engins et armes, de fabrication russe ».
Il a ajouté : « De même, al-Mahdi a tenté à travers ses déclarations d’attirer l’attention des Américains qui n’ont pas offert des aides substantielles au gouvernement transitoire afin de venir à bout de la crise politique et économique qui secoue le pays ».
Le Soudan évolue actuellement au rythme d’une phase transitoire de 53 mois, qui a commencé, le 21 août 2019, et qui sera couronnée par l’organisation d’élections. Le pouvoir est partagé durant cette période entre l’armée d’une part, et la Coalition de « Proclamation des Forces de la Liberté et du Changement », leader du mouvement populaire qui avait mis fin au règne de 30 ans de l’ancien président Omar Hassan al-Béchir.

*Traduit de l'arabe par Hatem Kattou


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