Politique, Analyse

Tunisie : un remaniement ministériel à l’aune du conflit à la tête d’un exécutif bicéphale

- Les liens tendus entre le président Kais Saied, et le Chef du gouvernent, Hichem Méchichi, pourtant choisi par le chef de l’Etat, ont grandement contribué au remaniement d’un peu plus de la moitié du cabinet.

Bilal Dinç   | 17.01.2021
Tunisie : un remaniement ministériel à l’aune du conflit à la tête d’un exécutif bicéphale Le Chef du gouvernent, Hichem Méchichi.

Tunisia

AA/ Tunis / Bilal Dinç - Hatem Kattou

Annoncé par les uns, souhaité par les autres, le remaniement ministériel en Tunisie est enfin intervenu, un « samedi soir ». Le gouvernement Méchichi, qui a avait obtenu la confiance de l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP), le 2 septembre 2019, vient de subir un remaniement d’ampleur. En effet, sur les 25 ministres que compte le gouvernement, 11 ont été remplacés.

A la lumière de ce remaniement, une question lancinante mérite d’être posée : Le gouvernement de technocrates, « voulu et imposé » par le chef de l’Etat, Kais Saied, au lendemain de la démission du gouvernement Fakhfakh, a-t-il cessé d’exister ?

Dire du gouvernement de technocrates qu’il a été « voulu et imposé » par le président paraît contradictoire, alors même que le choix des membres du gouvernement demeure une attribution quasiment exclusive accordée au Chef du gouvernement désigné, à l’exception des portefeuilles des Affaires étrangères et de la Défense, qui sont sélectionnés en concertation entre les deux têtes de l’exécutif, en l’occurrence, le président de la République et le Chef du gouvernement.

Dans les faits et en droit, le Président n’a fait qu’exercer ses prérogatives et c’est la démission du gouvernement de Elyes Fakhfakh, des suites d’une affaire de « conflit d’intérêts et de corruption », qui a rendu possible l’initiative du Président.

Et comme il s’agissait d’une démission et non pas d’un résultat d’une élection législative, le président a repris l'initiative de la nomination du Chef du gouvernement parmi les personnes de son choix.

Le chef de l’Etat a désigné ainsi, pour former le gouvernement, une nouvelle personnalité politique, Hicham Méchichi, ministre de l’Intérieur dans le cabinet du gouvernement sortant et ancien directeur des Affaires juridiques à la Présidence, où est installé Saied depuis plus d’une année.

Méchichi est présenté par les observateurs de la scène politique tunisienne comme un pur produit de la haute administration tunisienne et un novice de la politique. Selon ces mêmes observateurs, Kais Saied pensait probablement avoir agi en mentor en nommant un obligé, afin de concentrer entre ses mains l’intégralité du pouvoir exécutif, ce qui lui aurait permis de désenclaver son isolement à Carthage, et de marginaliser davantage le rôle des partis politiques, structures qu’il n’a cessé de vilipender.

C’est finalement, contrainte et forcée, qu’une majorité de députés issus de partis politiques et de parlementaires indépendants à l’ARP, a dû accorder sa confiance au gouvernement Méchichi afin d’éviter une dissolution et, partant, des élections législatives anticipées, dont le résultat est des plus incertains.

C’est ainsi que le président Saied a, donc, réussi à s’imposer au Chef du Gouvernement et à l’ARP.

Or, la Constitution tunisienne, du 27 janvier 2014, adoptée après la Révolution, a mis en place un bicéphalisme bancal, qui fait du chef de l’Etat, élu au suffrage universel direct et disposant d’une plus grande légitimité populaire, un président sans véritable pouvoir.

En effet, le réel détenteur des pouvoirs au sein de cet exécutif à deux têtes, est, selon le texte de la Loi fondamentale, le Chef du gouvernement qui est responsable, non pas aux yeux du Chef de l’Etat, mais envers l’ARP, qui est composée d’une mosaïque de partis politiques.

Ainsi, plusieurs obstacles se dressaient devant le président de la République. Outre les dispositions de la constitution qui font du Chef du Gouvernement le véritable détenteur du pouvoir exécutif, un autre obstacle majeur à surmonter est celui de l’existence des partis politiques, dont l’essence même consiste à vouloir gouverner. Un gouvernement de technocrates peut difficilement durer contre la volonté des partis politiques, ce qui explique, en grande partie les raisons de ce remaniement.

Par ailleurs, le vrai chef de l’exécutif, aussi docile soit-il, demeure le Chef du gouvernement. Le locataire de la Kasbah n’a pas manqué de le rappeler au président Kais Saied, qui a dû croiser le fer avec l’énarque de 46 ans, avant même l’entrée en fonctions de ce dernier.

En effet, et lors des conciliabules pour la formation de la première mouture du cabinet, le ministre de la Culture (Walid Zidi, limogé depuis), choisi théoriquement par Méchichi, s'est désisté dans un premier temps, avant d'être retiré le lendemain de la liste à présenter au parlement dans un deuxième temps.

Le jour même, Walid Zidi, un non-voyant candidat au portefeuille de la Culture, a été reçu par le Président qui l’a confirmé dans son poste, alors que le gouvernement n'était pas encore totalement formé.

Cet épisode a créé un malaise et généré un ressentiment qui s’est rapidement développé, selon nombre d’observateurs, en hostilité entre les deux hommes, Saied et Méchichi, et qui a fait que le nouveau Chef du gouvernement, fraîchement nommé, se tourne, pour marquer son terrain et se démarquer du président qui l’a choisi, vers la troïka partisane (Ennahdha, Qalb Tounes, Al Karama) qui s'est formée sous l'hémicycle du Bardo (ARP) au cours des derniers mois.

Ce premier épisode s’est poursuivi par un deuxième et le désaccord entre les deux chefs, du gouvernement et de l’Etat, a atteint son paroxysme lorsque Kais Saied s’est permis de réprimander publiquement son Chef de gouvernement qui accusait, sans réagir, les coups portés par son « mentor » politique.

Brisant toute obligation de réserve et contre toute tradition et coutume, le Chef de l’Etat a affiché son désaccord avec l’autre chef de l’exécutif, de manière peu commune, révélant au grand jour les profonds désaccords qui caractérisent la relation entre les deux têtes de l’exécutif.

Le point d’orgue de cette divergence a été atteint, au début de la présente année, lorsque Méchichi a limogé le ministre de l’Intérieur, Taoufik Charfeddine, un avocat de profession et un protégé de Kais Saied.

Ce limogeage, qui intervient dans une phase durant laquelle le pays est en proie à une tension politique aigue, traversé par des mouvements sociaux qui se multiplient et « ravagé » par la deuxième vague de la pandémie, le tout au milieu de soubresauts sécuritaires, bien que latents, a été allègrement interprété par les Tunisiens et les observateurs de la scène politique et politicienne.

Cependant, l’interprétation la plus plausible, demeure celle relative à l’attitude de Kais Saied qui, lors d’un déplacement, le soir du 31 décembre au ministère de l’Intérieur, a déclaré être, selon sa lecture de la constitution que le chef de l’Etat est le commandant en chef des forces armées et que les forces de sécurité intérieure sont, en fait, des forces armées, sécuritaires insinuant, au passage, qu’elles relèvent directement de ses compétences.

Néanmoins, le chef de l’Etat est le commandant des forces armées, dont il est le commandant en chef en vertu du texte de la Constitution, et les forces de sécurité intérieure (Police et Garde nationale), relèvent théoriquement, du Chef du gouvernement, selon le principe de la hiérarchie gouvernementale.

La réaction de Méchichi, qui était en voyage à l’étranger, ne s’est pas fait attendre. Quelques jours plus tard, il décide de limoger son ministre et d’assurer dans la foulée l’intérim, dans un département qu’il connait assez bien pour avoir occupé le strapontin au sein du gouvernement Fakhfakh.

L’ensemble de ces vicissitudes nous renseigne, s’il en est besoin, sur la nature de la relation « tumultueuse » qui lie les deux têtes de l’exécutif tunisien.
Assistons-nous avec ce remaniement, voulu par la troïka partisane, à un nouvel épisode dans les rebondissements qui semblent illustrer la relation entre les deux chefs de l’exécutif ?

Ce remaniement est-il un épisode qui aboutirait à la transformation de Méchichi en jeune loup comme ce fut le cas pour Youcef Chahed, ancien Chef de gouvernement de 2016 à 2019 ?
Rappelons que Youcef Chahed s'était métamorphosé en un jeune loup, qui voulait tout simplement jouer son rôle entier de Chef de gouvernement dans le nouveau régime mis en place. Cette volonté d’indépendance n’avait pas été du goût du président, feu Béji Caïd Essebsi, le vieux briscard de la politique tunisienne, qui avait essayé de destituer Youcef Chahed. Un processus qui n’avait pas réussi, dès lors qu’Ennahdha, redevenu premier parti au parlement, après les dissensions au sein du Nidaa, n’avait pas lâché son allié objectif du moment.
Le limogeage des ministres de l'Intérieur, et de l'Environnement à la suite de celui de la Culture, a poussé la troïka (Ennahdha, Qalb Tounes, Al-Karama) a formuler les besoins d’un remaniement de plus grande ampleur, que du simple besoin de pourvoir les postes vacants.

C’est dans cette optique que le président de l'ARP et chef du Mouvement Ennahdha, Rached Ghannouchi, a appelé à un remaniement ministériel pour « rehausser l'efficacité » du gouvernement de Hichem Méchichi.

Le remaniement a concerné, outre le pourvoi de postes vacants dans les trois départements vacants, huit autres ministères, s’agissant de la Justice, du Sport, de l’Agriculture, de l’Emploi, de la Santé, de l’Industrie, de l’Energie et des Domaines de l’Etat.

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