Analyse

Tunisie / Politique : L'acte 1 est passé... que seront les prochains ? (Analyse)

- Kaïs Saïed semble avoir passé, sans dégâts notables, le cap délicat de la résonance des mesures exceptionnelles qu'il a prises. Les Tunisiens entendent savoir l'après ...

Fatma Bendhaou   | 28.07.2021
Tunisie / Politique : L'acte 1 est passé... que seront les prochains ? (Analyse)

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AA Tunis / Slah Grichi

Sans remous, ni vague d'arrestations, Kaïs Saïed, placide et imperturbable, semble continuer un planning bien établi, étape par étape et dont les annonces se font fragmentées et loin de toute précipitation, sûrement en fonction de l'évolution de la situation dans la rue qui lui est, à l'évidence, majoritairement favorable et, surtout, de la réaction du monde quant à ce qu'il a décidé, dimanche soir dernier et qui pouvait être considéré comme un "coup d'État", ce que beaucoup se sont empressés d'adopter.

Hier encore en fin de journée, il a rendu publiques et officielles les "fuites" qui circulaient déjà sur les réseaux sociaux, concernant l'éviction de la majorité des conseillers et des chargés de mission à la présidence du gouvernement, qui rejoignent ainsi leur chef, Hichem Méchichi, ainsi que les ministres de la Défense et de la Justice. Le Président de la République a, également, mis fin aux charges du Procureur général du Tribunal militaire, pour -dit-on- son manque de poigne relatif aux mandats d'amener lancés contre des députés. Et l'on s'attend, dans les heures ou les jours à venir, que la liste des mises à l'écart touchent d'autres noms et des corps importants, comme ceux des gouverneurs et des délégués. Le gel des activités des Conseils municipaux n'est, quant à lui, qu'une question de temps, puisque l'interdiction d'accès aux sièges des mairies a déjà été décrétée. Combler les vides, sans entraver les services destinés au public, n'est évidemment pas aisé.

Saïed -presque- sur du velours

Le Chef de l'État qui a fait le dos rond, face aux critiques et aux condamnations de partis et de juristes qui ont crié au "coup d'État", quand il a surpris tout le monde, dimanche soir dernier, en gelant l'activité du Parlement, en évinçant Méchichi et en s'accaparant le ministère public, n'a qu'indirectement répondu à ces accusations, laissant le soin de le faire à d'autres formations politiques et spécialistes constitutionnalistes. C'est ainsi qu'à Ennahdha, Al Karama (de Seifeddine Makhlouf), Al Ômmal (de Hamma Hammami), l'Union populaire républicaine (de Lotfi Mraïhi) Amal (de Néjib Chebbi)...qui ont condamné l'initiative de Saïed, ce sont des partis comme Achaâb, le parti démocratique libre, l'Alliance pour la Tunisie, le mouvement de la Tunisie en avant...qui les ont contrecarrés en déclarant clairement leur soutien au Président de la République. Ce qui met à jour la divergence des positions au sein des mêmes mouvances, qu'elles soient libérales ou de gauche.

Mieux, des fissures ont émergé dans des partis comme Qalb Tounès, où Oussama Khélifi, le chef de son bloc parlementaire, a exprimé son approbation des mesures prises par Saïed, dans un croche-pied au communiqué officiel du parti où ce dernier est traité de "putschiste" et à Iyadh Elloumi, un baron de Qalb Tounès, pour qui le Président de la République "s'est politiquement suicidé". Idem, sinon davantage, pour Attayyar dont la figure de proue Samia Abbou (l'épouse de son fondateur) s'est empressée de saluer les "courageuses décisions prises par le chef de l'Etat", entraînant dans son sillage plusieurs partisans qui ont dénoncé le communiqué, publié par le Bureau exécutif, condamnant "une prise illégale des pouvoirs par Saïed".

Il est important de relever, ici, les positions d'autres formations politiques, dont Tahya Tounès (de l'ancien chef du gouvernement Youssef Chahed), d'Al Machrou' (de Mohsen Marzouk), Afek et, surtout, du Parti destourien libre qui caracole en tête des sondages, en cas de législatives anticipées. Tous ont tenu le gouvernement Méchichi et sa ceinture politique, dirigée par Ennahdha, pour responsables de la détérioration de la situation politique, sociale, sanitaire et économique, ce qui a débouché sur l'adhésion d'une grande partie du peuple aux mesures prises par Saïed et qu'aucun d'eux n'a contestées. Ils convergent toutefois sur la nécessité que le Président de la République dévoile son programme, s'engage à ce que l'exceptionnel, limité dans le temps, ne devienne pas permanent et à apporter l'assurance que ni les libertés ni le processus démocratique ne soient touchés. Saïed ne s'attendait pas à tant, même si ses appréhensions -et appréhensions, il en avait sûrement- se situent au niveau des grandes organisations et des chancelleries de poids. À ces deux niveaux, on peut avancer qu'il a gagné la mise...pour l'instant.

En effet, il peut s'énorgueillir de n'avoir provoqué aucune condamnation, essentiellement ni de la puissante Centrale syndicale ouvrière ni des non moins puissants Patronat ou Conseil de l'Ordre des avocats. Tous ont, quand même, mis en garde contre une accaparation prolongée des pouvoirs, une atteinte aux libertés ou une éventuelle tendance à la vengeance et au règlement de comptes dans la nécessaire et revendiquée ouverture des dossiers de corruption, d'abus de pouvoir, de terrorisme et d'assassinats politiques et des forces armées. Les réactions du monde, versant dans le même cours, ces soutiens et ces approbations, même implicites, mitigées ou conditionnelles, peuvent délier les mains de Saïed pour qu'il avance dans son agenda. On apprend, d'ailleurs, qu'aujourd'hui même, deux enquêtes relatives aux Instances, lutte contre la corruption et "vérité et dignité", ont été ouvertes. Il peut, également, se frotter les mains que le secteur du phosphate ait repris, que les révoltantes et fréquentes coupures d'eau aient diminué et que la décisive campagne de vaccination contre le Coronavirus se soit accélérée.

Donc à lui de ne pas crouler sous le tas de pouvoirs qu'il s'est arrogés, de ne pas céder à un excès d'égo et de mettre les bonnes personnes aux bonnes places. Le souvenir de Méchichi est encore béat et le peuple qui couvre un "héros" de lauriers, peut le jeter, au premier accroc majeur, de son piédestal.


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