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Staline : L'empire de la terreur totale

- Il y a 69 ans, mourait Iossif Vissarionovitch Djougachvili, ou Joseph Staline, dictateur de l'URSS, durant un quart de siècle. L'AA a interrogé des historiens pour mieux connaître Staline et son impact sur les peuples qu'il gouvernait.

Fatma Bendhaou   | 05.03.2022
Staline : L'empire de la terreur totale

France

AA / Paris / Ümit Dönmez

Plusieurs dizaines de millions de morts, des dizaines de millions de personnes déplacées de force à l'intérieur de l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) et bien d'autres encore envoyées aux Goulags pour y finir leurs jours : le nombre précis des victimes de la terreur de Joseph Staline, reste à ce jour inconnu. On sait, cependant, qu'il se mesure en dizaines de millions de vies.

De son arrivée au pouvoir dans la seconde moitié des années 1920 après la mort de Lénine en 1924, jusqu'à son propre décès trois décennies plus tard (le 5 mars 1953), Staline a marqué à jamais l'histoire de ce qu'il aura transformé en empire soviétique ; un empire qui s'étendait de l'Océan Pacifique jusqu'à Berlin (après avoir vaincu Adolf Hitler en 1945), incluant aussi l'Asie centrale et le Caucase. Un territoire dans lequel le culte de la personnalité, la terreur constante et la violence arbitraire constituaient l'épine dorsale du pouvoir.

L'Agence Anadolu (AA) a interrogé deux historiens, Maxime Gauin et Georges Mamoulia, pour tenter de comprendre les méthodes et l'impact de cet homme politique sur son peuple dont il fût le « Petit-père » et l'Union soviétique dont il fut le maître quasi-absolu pendant près d'un quart de siècle.


- Le pouvoir à tout prix

Né en 1878 dans l'actuelle Géorgie qui faisait alors partie de l'Empire russe, Iossif Vissarionovitch Djougachvili choisira plus tard d'adopter le nom de guerre « Staline » signifiant « l'homme d'acier ».

Ayant pris part à la Révolution d'Octobre (1917) en tant qu'acteur de moindre importance, il gravira peu à peu les échelons du pouvoir jusqu'à accéder, une dizaine d'années plus tard, au pouvoir quasi-absolu à la tête de l'URSS (fondée en 1922) et n'hésitant pas à éliminer toute personne faisant obstacle à ses ambitions personnelles.

Bien qu'il dirigeait une union supposée être socialiste et anti-impérialiste, « Staline était un impérialiste russe », indique l'historien Georges Mamoulia, interrogé par AA.

« Cependant, il était très différent des précédents impérialistes ou empereurs (de l'Empire russe) sur de nombreux aspects, l'essentiel pour lui étant son pouvoir », ajoute Mamoulia rappelant que Staline « a étendu au maximum l'empire russe et qu'il avait même des visées sur les territoires de la Turquie et l'Iran », deux voisins de l'URSS.

« Il s'agissait d'un homme qui savait bien que son pouvoir personnel dépendait de la puissance soviétique. Il était obsédé par le pouvoir », explique encore l'historien.

Selon Maxime Gauin, « l’histoire du régime stalinien est, dans une large mesure, celle d’une recherche du pouvoir absolu et par tous les moyens. Arrivé au pouvoir par l’intrigue, Staline jugeait les autres d’après lui-même. C’est l’une des sources de sa paranoïa, de son usage des méthodes léninistes de répression, non plus seulement contre des opposants déclarés, mais aussi contre les peuples et le Parti communiste d’URSS », indique l'historien.


- Des purges à tout-va

Longue est la liste des concurrents au pouvoir et opposants qui ont été éliminés par Joseph Staline, en étant évincés du PC, exilés ou tués, le plus célèbre d'entre eux étant probablement Léon Trotski, assassiné à Mexico par un agent de l'homme d'acier, le 21 août 1940.

Les Grandes Purges de 1937-1938 auraient conduit à l'exécution d'environ 700 000 citoyens soviétiques ainsi qu'à l'envoi aux camps du Goulag d'un million de personnes, selon des sources du KGB, service de renseignements de l'URSS post-stalinienne.

« À la fin de son règne, le pouvoir de Staline n'était pas absolu », indique Geroges Mamoulia. « Staline était chef du gouvernement, mais son pouvoir était limité alors que le Politburo était dirigé par Lavrenti Beria, Nikita Khrouchtchev et Gueorgui Malenkov. Staline voulait regagner son pouvoir absolu donc il a envisagé une politique agressive contre l'Occident. D'ailleurs, il aurait même préparé la Seconde guerre mondiale », note l'historien.

« À la 19e réunion du Parti communiste (PC) en octobre 1952, son rapport préconisait un communisme total, la liquidation de tous les vestiges des libertés économiques, ainsi que faire la guerre aux Occidentaux alors qu'il préparait un changement au gouvernement », selon Mamoulia.

« Staline voulait agrandir le présidium du Politburo qu'il venait de créer et faire entrer des jeunes qui seraient plus serviles », note encore l'historien. « En même temps, il lançait des procès contre les membres du Politburo (Beria, etc.), à travers une liste d'accusations mensongères ». L'objectif de tout cela n'était autre que de prendre le pouvoir seul, explique Mamoulia.

L'historien poursuit en faisant remarquer que Nikita Khrouchtchev raconte dans ses mémoires qu'à cette époque-là, Staline voulait répéter les purges de 1937-1938 « pour se débarrasser de nous ». Selon l'homme qui allait diriger l'URSS de 1958 à 1964, « en entrant dans son bureau, on n'était jamais sûr d'en sortir vivant ».

Dans « Conversations avec Molotov » (Éditions Albin Michel), Lavrenti Beria affirme qu'il avait liquidé Staline en l'empoisonnant, indique Mamoulia précisant que « tout le monde voulait se débarrasser de Staline ». L'historien perçoit une analogie entre le cas de Staline et « la situation d'aujourd'hui avec Vladimir Poutine, [président de la Fédération de Russie], dans le contexte de l'invasion de l'Ukraine : Staline était prêt à faire la guerre contre l'Occident (y compris nucléaire) pour obtenir le pouvoir absolu », note encore Geroges Mamoulia.


- Des massacres et des génocides

La terreur de Staline n'affectait pas seulement les acteurs politiques, mais aussi de nombreux peuples et nations constituant l'URSS, indique Maxime Gauin.

« Si on considère les victimes en tant que peuples, alors il faut distinguer la famine en Ukraine [Holodomor], les déportations des années 1930, celles des années 1940 et la campagne antisémite de 1952-1953 », explique l'historien.

« La famine en Ukraine de 1932-1933 visait la paysannerie ukrainienne en tant qu’elle était paysanne et en tant qu’elle était ukrainienne. Staline s’est toujours méfié des ruraux et leur a imposé la collectivisation avec une grande brutalité. Or, pendant la guerre civile (1917-1921) et après celle-ci, cette paysannerie s’est particulièrement illustrée par son socialisme anticommuniste, l’horreur absolue pour les bolcheviks », indique Gauin faisant état de motifs erronés ou falsifiés.

« Le sentiment national ukrainien, réel, a été décrit par la police politique soviétique comme complotant sans cesse avec la Pologne, ce qui était, à tout le moins, très exagéré. Sept millions d’Ukrainiens ont payé de leur vie cette volonté de briser toute velléité de contestation, ajoutée au choix d’exporter à tout prix des céréales, pour faire rentrer ainsi des devises étrangères », selon Maxime Gauin.

Georges Mamoulia explique, lui aussi, ce « génocide contre les paysans ukrainiens au début des années 1930 » par la réaction de Staline à la volonté « des paysans ukrainiens d'une indépendance et ne pas s'engager dans les Kholkoze (perte de propriété privée) ». Mamoulia note que Staline « a créé des famines artificielles, notamment dans les régions de Lougansk, Donetsk et en Crimée. »

« De 1935 à 1939, Staline a fait déporter des peuples jugés suspects, notamment dans le Caucase et en Extrême-Orient. L’exemple qui montre de la façon la plus criante la paranoïa stalinienne étant celui des Coréens d’Extrême-Orient, soupçonnés de collusion avec les Japonais, alors que justement, bon nombre d’entre eux s’étaient réfugiés en Russie, puis en URSS, pour fuir la colonisation japonaise », précise Maxime Gauin.

« Dans les années 1940, la déportation la plus connue est celle des Tatars de Crimée — qui a aussi concerné les Arméniens et les Bulgares de cette région — en 1944. Sous prétexte de la collaboration de certains (réelle, mais pas plus fréquente que celle des Russes), les non-Russes, Tatars en tête, ont été déportés, sans exception aucune », explique l'historien.

« Le taux de mortalité des Tatars s’élève à 46 %. Je n’ai pas qualité (...) de génocide dans ce cas, mais il est évident que Staline a choisi de déporter dans des conditions qui ne pouvaient que faire mourir beaucoup de monde, alors que la guerre était en voie d’être gagnée et que l’URSS avait les moyens de procéder à une déportation peu meurtrière », note-t-il.

Les Tatars de Crimée qui « étaient liés historiquement à l'Empire ottoman étaient considérés comme une population non loyale à la Russie », rappelle Mamoulia ajoutant que Staline « a profité de la Seconde guerre mondiale pour prétexter une collaboration avec les Allemands et déporter les Tatars de Crimée vers la Sibérie ». Une politique de russification avait été mise en place par Staline.

« Le même sort était réservé aux peuples du Caucase du nord : les Circassiens, Kabardes, Tchétchènes, etc », indique l'historien précisant que Staline avait invoqué le même prétexte de la collaboration avec les Allemands, alors que ces peuples ne collaboraient « pas plus que les Russes. Les peuples turcophones de l'Union soviétique ont subi les mêmes tragédies sous la dictature, l'autocratie de Staline », note encore Georges Mamoulia.

« Enfin, en 1952-1953, une campagne antisémite aussi virulente qu’hypocrite (le terme « Juif » était banni) avait pour but de préparer les Soviétiques à une déportation massive de leurs compatriotes israélites. La mort de Staline a arrêté ce projet in extremis », ajoute Maxime Gauin.

Interrogé sur les actions de Staline dans le Caucase du Sud, l'historien rappelle que « Plus de 100 000 Azéris ont été expulsés d’Arménie entre 1948 et 1950 — essentiellement vers l’Azerbaïdjan —, après le « rapatriement » d’un nombre similaire d’Arméniens de la diaspora en République soviétique d’Arménie et l’échec des revendications territoriales de Staline sur Kars et Ardahan », en Turquie.

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