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Russie-Ukraine : chronique d’une guerre pas comme les autres

Ekip  | 01.04.2022 - Mıse À Jour : 01.04.2022
Russie-Ukraine : chronique d’une guerre pas comme les autres

Tunis


AA / Tunis / Hmida Ben Romdhane

Un trait d’humour assez subtil circule sur les réseaux sociaux. Il dit ceci : « Ukrainer : verbe du premier groupe, envoyer quelqu'un provoquer un plus fort que lui, ensuite le regarder se faire tabasser sans lui venir en aide. Ex: j'ai été Ukrainé par mes amis ! »

L’actualité tragique n’interdisant pas les approches ironiques, ce trait d’humour résume en quelques mots toute l’absurdité de la guerre d’Ukraine. C’est un fait que sans les instructions venant de Washington et de Londres, le président ukrainien Volodymyr Zelensky n’aurait pas tenu tête avec autant de défiance au président russe Vladimir Poutine. Il n’aurait pas refusé avec autant d’obstination les demandes répétées de Moscou de signer les accords de Minsk. D’autant qu’il était élu sur la base d’un certain nombre de promesses, dont celle d’œuvrer pour la paix en Ukraine et la prospérité pour les Ukrainiens.

En trois ans d’exercice du pouvoir en Ukraine, le président Zelenky n’a pu ni réaliser la paix promise, ni éviter la guerre destructrice qui aboutit à l’appauvrissement économique et au déchirement social de 40 millions d’Ukrainiens. Les historiens auront sans doute un intérêt particulier pour cette guerre qui, de par son impact planétaire, ne ressemble à aucune autre. Mais ils auront également du mal à s’entendre sur la question des responsabilités des uns et des autres dans un conflit dont le déclenchement est loin d’être une fatalité.

Dès les premiers jours de la guerre, le président ukrainien n’a pu cacher son amertume de voir son pays se trouver tout seul face à une armée russe beaucoup plus puissante. Il n’est pas le seul ni le premier. Il y a quatorze ans, en août 2008, le président géorgien Mikheil Saakashvili avait exprimé la même amertume quand il se trouva seul dans une guerre face à un ennemi beaucoup plus puissant.

Dans leur résistance aux exigences de Moscou, Saakashvili hier et Zelensky aujourd’hui ont tous deux été trompés par l’idée illusoire que dès leur entrée en guerre avec le puissant voisin russe, Washington volerait à leur secours. Le premier a payé le prix en perdant et la guerre et le pouvoir, le second est en train de payer le prix fort en observant, impuissant, l’étendue des destructions infligées au pays et l’ampleur de la souffrance subie par la population.

Pourtant, cette guerre, ses drames humains, ses destructions et ses conséquences désastreuses qui se font sentir dans les quatre coins de la planète auraient pu être évités. Il aurait suffi que le président américain prononce une seule phrase, la mette par écrit et l’envoie à son homologue russe. Une phrase dans laquelle il serait précisé par exemple que « l’Ukraine ne fera pas partie de l’Otan, gardera un statut neutre et aura des relations économiques et politiques équilibrées à la fois avec la Russie et avec l’Occident. »

Ces simples mots prononcés à temps par le président américain auraient pu éviter au monde et à l’humanité une crise d’une ampleur, d’une complexité et d’une dangerosité sans précédent depuis 1945. Mais ces mots qui auraient pu être salvateurs n’ont pas été prononcés. Bien au contraire, la Maison blanche et le département d’Etat ont tout fait pour que la tension russo-ukrainienne s’aggrave et aboutisse à la guerre.

Ce qui s’est passé en Ukraine en 2022 rappelle à bien des égards ce qui s’est passé en Afghanistan en 1979. L’administration Carter à l’époque, par ses interférences dans les affaires afghanes, avait réussi à attirer l’Union soviétique dans le bourbier afghan avec la claire intention de l’affaiblir et de précipiter son effondrement.

La même tactique a été suivie ces dernières années par Washington envers la Russie. A coups d’interventions dans les affaires ukrainiennes, les administrations Obama et Biden ont réussi à attirer la Russie dans le bourbier ukrainien dans l’espoir de lui faire subir le sort de la défunte Union soviétique.

La preuve nous est fournie par la Rand Corporation. Ce ‘’think tank’’ américain, financé par le Pentagone, a publié en 2019 un rapport (https://www.rand.org/pubs/research_briefs/RB10014.html) intitulé « Affaiblir et déséquilibrer la Russie ». On y lit notamment : « L’objectif des Etats-Unis est de saper les fondements de la Russie, comme ils l’ont fait pour l’Union soviétique. Au lieu de prendre de la distance, de se pencher sur les problèmes intérieurs et d’œuvrer à l’amélioration des relations internationales, l’accent a été mis sur la multiplication des efforts pour saper les fondements de l’adversaire désigné : la Russie ».

A la fin de l’année 2021, les événements s’accélèrent, rendant la guerre inévitable. En novembre de cette année, les Etats-Unis et l’Ukraine signent « un accord de partenariat stratégique » (https://www.state.gov/u-s-ukraine-charter-on-strategic-partnership/) dans lequel les aspirations ukrainiennes d’adhérer à l’Otan sont prises en compte, et l’annexion de la Crimée est rejetée.

En décembre 2021, les autorités russes proposèrent aux Etats-Unis un projet de traité bilatéral comportant huit articles sur des garanties de sécurité russo-américaines dont les deux principaux points sont : un statut de neutralité pour l’Ukraine et arrêt de l’expansion de l’Otan vers l’Est. (https://mid.ru/ru/foreign_policy/rso/nato/1790818/?lang=en). Projet refusé par Washington.

Le 21 février, le président Poutine fit un discours dans lequel il exposa les griefs de la Russie contre l’Occident en général et les Etats-Unis en particulier.

Trois jours plus tard, il fit un discours annonçant l’intervention de l’armée russe pour « désarmer et dénazifier l’Ukraine ».
Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, d’innombrables crises internationales ont agité le monde. Mais jamais, l’humanité n’a été aussi proche de l’apocalypse. Jamais la perspective d’une guerre nucléaire n’a été aussi effrayante. Jamais le risque de rupture des approvisionnements en énergie n’a été aussi réel. Et jamais le spectre de la famine généralisée n’a été aussi menaçant.

Comment peut-il en être autrement quand on sait que la Russie est le plus grand producteur de pétrole, de gaz, de matières premières (si indispensables aux économies européennes), et de grains et d’engrais (si indispensables à la sécurité alimentaire du monde) ? Quand on sait que l’agriculture ukrainienne contribue substantiellement à la nourriture de centaines de millions d’êtres humains ? Quand on sait aussi et surtout que cette guerre met face à face, par Ukrainiens interposés, deux puissances militaires disposant chacune d’assez d’armements nucléaires pour détruire plusieurs fois la planète ?

L’aspect le plus terrifiant de cette guerre pas comme les autres, c’est que pour la première fois le président d’une puissance nucléaire parle de l’éventualité de l’utilisation de « l’arme absolue ». Evoquant « le danger existentiel » qui menace les Russes, le président Poutine a affirmé clairement : « Si le monde veut vivre sans la Russie, nous le détruirons ».

Selon Michael Hudson, professeur d’économie à l’université du Missouri, les néoconservateurs américains pourraient eux aussi dire que « si le monde échappe à notre contrôle, il devient dangereux pour nous, et nous le détruirons ».
Voilà où nous en sommes au deuxième mois de la guerre d’Ukraine où les voix qui poussent vers la guerre sont encore beaucoup plus puissantes que celles qui appellent à la raison.

Loin du bruit des obus et des fracas de bombes dans le champ de bataille, la guerre se poursuit dans les bureaux présidentiels et ministériels sous forme d’une partie d’échec où les joueurs s’ingénient chacun de son côté de mettre en place une stratégie de jeu qui accroit ses avantages et affaiblit l’adversaire. Force est de constater que la décision du président russe de ne vendre à partir du mois de mai le gaz qu’avec des roubles à l’exclusion de toute autre monnaie, est un coup de maître auquel ses adversaires européens et américains ne s’attendaient nullement. Un coup qui les a littéralement déstabilisés.

Les Américains et les Européens ont conçu les sanctions infligées à la Russie avec la claire intention d’étouffer l’économie et faire perdre au rouble le maximum de sa valeur. En signant le 31 mars un décret qui oblige Gazprom de n’accepter que le rouble pour ses ventes de gaz russe, le président Poutine voulait clairement obliger les Européens à contribuer eux-mêmes à la vigueur du rouble face à l’euro et au dollar. Une manière de retourner l’arme européenne des sanctions contre les intérêts européens.

Pour le moment, les Européens refusent de payer dans une autre monnaie que celle prévue dans les contrats de vente, c’est-à-dire l’euro et le dollar. Mais ils sont dans une situation inconfortable qui leur permet difficilement de tenir tête à Poutine. La raison est simple : les Européens sont incomparablement plus dépendants du gaz russe que ne l’est la Russie du marché européen.

Sur un autre plan et toujours loin du champ de bataille, la diplomatie turque s’est montrée particulièrement active. Elle a réussi à organiser à Istanbul, le mardi 29 mars, un nouveau round de négociations russo-ukrainiennes sous l’égide du président Erdogan. La réunion d’Istanbul a abouti à des progrès assez importants de l’avis des Russes et des Ukrainiens.

Le chef de la délégation russe, Vladimir Medinski, a jugé les discussions de « substantielles». « Je peux dire que nous faisons de manière égale deux pas vers la désescalade du conflit », a-t-il ajouté.

De son côté, le chef de la délégation ukrainienne, David Arakhamia, a estimé que les conditions créées par la réunion d’Istanbul sont « suffisantes pour une réunion des deux chefs d’Etat » Vladimir Poutine et Volodymyr Zelensky.

Concrètement, les Ukrainiens auraient accepté d’adopter un statut de neutralité et de ne plus chercher à se doter d’armes de destruction massive, et les Russes auraient accepté que l’Ukraine rejoigne l’Union européenne. Concernant l’épineuse question de la Crimée, les Ukrainiens auraient proposé que ce problème pourrait être résolu « dans le cadre de négociations bilatérales sur une période de quinze ans. »

*Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que leur auteur et ne reflètent pas forcément la ligne éditoriale de l'Agence Anadolu.

**Hmida Ben Romdhane, journaliste, ancien rédacteur en chef et PDG du journal La Presse de Tunisie.

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