Analyse

Pourquoi les alliances ont-elles échoué à juguler le terrorisme au Sahel ? (Analyse)

- De Serval à Barkhane, en passant par la force mixte et la MINUSMA jusqu’à Takuba ... autant d’opérations militaires et de forces multinationales qui ne sont pas parvenues à résoudre la crise du Sahel

Fatma Bendhaou   | 25.02.2021
Pourquoi les alliances ont-elles échoué à juguler le terrorisme au Sahel ? (Analyse)

Istanbul

AA / Istanbul

Au cours des dix dernières années, les pays du Sahel ont tenté de coordonner leurs efforts pour faire face aux organisations terroristes, aux groupes séparatistes et aux réseaux de contrebande transfrontaliers. Cependant, cela fut insuffisant pour rétablir la stabilité dans la région.

L'intervention française dans la région du Sahel s'est illustrée à travers une série d'opérations militaires, pour empirer une situation déjà critique. Au lieu que cette intervention contribue au rétablissement de la stabilité dans la zone, elle n’a fait que proliférer le déploiement des groupes extrémistes à une plus large échelle, dès lors qu'ils se sont infiltrés dans plus d'un pays africain, en engageant des éléments de tribus et d'ethnies différentes.

Cela pose des interrogations sur les raisons de l'échec de ces opérations militaires et des alliances internationales à rétablir la stabilité dans les Etats du Sahel.

- Serval : réussite tactique et échec stratégique


Quelques mois après l'invasion des rebelles touaregs sous la houlette du Mouvement national de libération de l'Azawad, au Nord du Mali, des groupes extrémistes ont réussi à prendre le dessus dans la région et à asseoir leur domination.

Il s’agit d'« Al-Qaïda au Maghreb islamique », de « Ansar Eddine », à majorité touareg, du groupe « Al-Mourabitoune » et du Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest (MUJAO).

En 2013, la France a lancé l'opération militaire Serval et réussi à expulser les groupes terroristes de Gao, de Tombouctou et de Kidal.


Cette opération a causé l’éparpillement des éléments des groupes terroristes dans de vastes régions. C'est ainsi que l'organisation « Al-Qaïda au Maghreb islamique » s'est alliée à « Ansar Eddine » et au groupe « Al-Mourabitoune », à qui a adhéré le Front de Libération de Macina (FLM) sous l’appellation de « Jamaat Nusrat al-Islam wal-Muslimin » (JNIM).

L’alliance du FLM à la coalition d'Al-Qaïda a permis à cette dernière de réussir à percer l'obstacle naturel (Fleuve du Niger), séparant le Sahara de l'Afrique subsaharienne, et d'étendre ainsi ses activités à d'autres zones et à d'autres pays de la région.

De son côté, le MUJAO s’est allié à l'organisation terroriste de Daech, et s’est autobaptisé « Wilayat Daech au Grand Sahara ».


L'une des principales causes stratégiques à l’origine de l'échec de Serval consiste en son incapacité à interdire l'alliance de « Ansar Eddine » (Touaregs), sous la conduite de l'ancien diplomate malien, Iyad Ag Ghali, avec Al-Qaida. Pire encore, cette opération n'a pas réussi à avorter l'adhésion à cette alliance du Front tribal de Macina, dirigé par le « prédicateur » local, Amadou Koufa.

De plus, l'une des erreurs fatales commises par l'armée malienne, après avoir renversé, en 2012, le président Amadou Toumani Touré, était d’avoir perpétré des crimes à titre de représailles à l'endroit de civils dans le nord du pays, ce qui a eu des retombées des plus fâcheuses qui ont été exploitées par les groupes terroristes en leur faveur.

- Barkhane… du Nord du Mali au bourbier du Sahel


L'activité des groupes terroristes s'est transformée de l'occupation des villes dans le nord du Mali en des guérillas dans le Sahel. Ces groupes ont également élargi leurs opérations pour englober le sud du Mali, puis le Niger et le Burkina Faso, atteignant le territoire ivoirien.


Face à cette situation, la France a lancé l'opération Barkhane, en 2014, qui était initialement destinée à couvrir l'ensemble de la région du Sahel.

La France a ainsi réuni ses unités, au nombre de 4500 soldats, déployés dans la région et répartis entre l'opération Serval au Mali, la Force Epervier au Tchad et ses troupes stationnées au Burkina Faso. Ces effectifs ont été augmentés à 5100 éléments, en 2020, après un Sommet en France qui a réuni les dirigeants des Etats du Sahel, en présence du président Emmanuel Macron.


Le pire durant cette période est l'adhésion du groupe « Boko Haram » au Nigeria à al-Qaida, en 2015, et l'établissement de « Wilayat Daech en Afrique de l'Ouest ». De même, des centaines d'éléments de Daech se sont enfuis de l'émirat de ce groupe, défait dans la ville libyenne de Syrte, pour rejoindre le Sahel, au début de l'année 2017.


La région du Sahel est devenue, ainsi, l'un des principaux foyers du terrorisme dans le monde, où est tombé le plus grand nombre de morts de manière effroyable, des suites des actes des groupes terroristes, ou des massacres commis à titre de représailles par les tribus, ou encore suite à de flagrantes violations perpétrées par les armées locales ou « d'erreurs » monumentales, œuvre des unités françaises.

La région du Sahel, en particulier le triangle frontalier entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso, s'est transformée en un sanglant bourbier, une sorte de foyer terroriste hors de contrôle, infesté par les éléments armés de Daech en provenance du Sahara.

Le G5 Sahel : une alliance armée en attente du « nerf de la guerre »


Le G5 Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso, Tchad et Mauritanie) a été mis sur pied au mois de février 2014, sous la houlette de la France.
En date du 2 juillet 2017, le G5 a annoncé, officiellement, à Bamako, la constitution de la Force conjointe transfrontalière, qui a été dotée d’un effectif de 5000 éléments, répartis en sept régiments dans trois zones (est, centre et ouest).


La mission de ces forces consistait essentiellement à débarrasser le triangle frontalier de la présence des éléments terroristes, qui s'étaient emparés de vastes zones dans la région.
Néanmoins, le manque de financement a été la principale entrave à l'action de cette coalition. En effet, la France, qui tentait de s'afficher en tant que grande puissance, n'a pas honoré ses engagements financiers envers cette force militaire conjointe.


Cet état de fait a constitué la principale raison ayant poussé le Tchad à ne pas envoyer 1200 éléments de ses forces à la zone des trois frontières, comme cela avait été annoncé, à maintes reprises, et ce jusqu’à la tenue du Sommet du G5 Sahel, à N’Djamena, au début de l’année 2021.

- L’Alliance Sahel…vers l'internationalisation du conflit


La France s'est retrouvée enlisée dans le bourbier du Sahel et est désormais dans l’incapacité d'éradiquer les groupes terroristes au moment où les pressions, aussi bien de la part de son opinion publique que des peuples des pays du Sahel, s’accroissent, l’accusant de tenter à se maintenir dans la région pour en exploiter les richesses.


Avec l'élimination de quatre soldats américains au Niger en 2017, Washington se dirige vers la réduction de sa présence dans la région, compte tenu, notamment, de l'échec de son allié transatlantique, la France, à maîtriser la situation sécuritaire, dans une région considérée comme faisant partie du pré carré historique de Paris.

Cette situation menace d’accroître l'isolement de la France, confrontée à des difficultés pour financer ses alliés locaux dans la région. Ainsi, Paris a recouru à ses alliés européens, en particulier les Allemands, et l'Alliance Sahel a été mise sur pied, en 2017, en vue de renforcer l'efficacité et la dimension opérationnelle des aides au développement dans la région.

Bruxelles a abrité, en 2018, une Conférence de donateurs, durant laquelle plusieurs parties se sont engagées à offrir plus de 400 millions d'euros d'appui au G5 Sahel, mais ce n’est qu’une partie des promesses qui a été honorée.

- Takuba ou les Européens à la rescousse de la France


La Force Takuba a été formée, au mois d'octobre 2020, dans le but d'entraîner et d'accompagner les armées locales dans des opérations spéciales.
Cette force compte des dizaines d'éléments des unités spéciales estoniennes et suédoises. La Belgique, la Norvège, le Danemark, la Lettonie, l'Irlande et les Pays-Bas ont approuvé l'envoi de forces spéciales, tandis que l'Allemagne et le Royaume-Uni ont refusé de s'associer à cette action.


L'actuelle force compte 600 éléments, dont 300 Français et 150 Suédois et Paris s'emploie à majorer les effectifs de Takuba, à l’avenir, à hauteur de 2000 éléments, dont 500 militaires français issus des unités spéciales.


Cette force est de nature à appuyer l'opération Barkhane et à prendre en charge une partie du fardeau militaire et politique assumé par la France dans sa guerre au Sahel, et ce dans le cadre de sa nouvelle stratégie fondée sur l'internationalisation du conflit, tout en préservant le leadership de toute coalition multinationale dans la région.

- Les forces onusiennes au Mali : les plus nombreuses et les moins efficaces


La Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) compte le plus grand nombre d’hommes armés, évalués à 13 mille éléments.

Ces forces sont déployées dans des zones sensibles dans le nord du Mali et ont subi plusieurs attaques, faisant de nombreux morts et blessés dans ses rangs.


Les Etats-Unis d’Amérique contribuent, majoritairement, au financement des forces onusiennes, mais mettent souvent en doute leur efficacité, tout en réclamant la réduction de leur nombre et du budget qui leur est octroyé.

De son côté, le Secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, défend bec et ongles l'importance que revêt le rôle des forces onusiennes dans le maintien de la paix au Mali et estime qu'il faut garder le nombre actuel des troupes.


En dépit de la multiplication des opérations militaires et des coalitions régionales, internationales et onusienne, en vue de résoudre la crise d'instabilité dans la région du Sahel, la situation ne semble pas s'orienter vers une percée positive et une solution.


Cette impasse est motivée, essentiellement, par le développement des plans d'actions des groupes terroristes qui se sont adaptés à la nature du conflit.


En effet, après s'être alliés, au début, aux réseaux de la contrebande du crime organisé, ces groupes recourent, actuellement, à nouer des alliances avec des tribus marginalisées et souffrant d'un manque de moyens.

Désamorcer cette alliance pourrait être le prélude à la résolution de la crise sécuritaire dans une région des plus sensibles.

*Traduit de l'arabe par Hatem Kattou

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